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1844 - Lettre 2 (27 avril)

NOTICE

Valparaiso, le 27 avril 1844.

 

Ma très-chère Mère,

 

J'ai remis hier au Révérend Père De Smet un paquet contenant le journal de notre voyage et une lettre de chacune de nous à votre adresse; une pour nos parents et quelques autres pour les Soeurs avec lesquelles nous avons demeuré. Ce paquet vous parviendra peut-être avant cette lettre; nous l'avons envoyé par voie diplomatique, c'est, dit-on , la plus sûre. J'aime néanmoins .à profiter de l'offre d'un capitaine français, connu des dames chez qui nous avons été reçues ; son navire sortira du port le 1er mai.

 

Nous sommes arrivées ici en parfaite santé le 12 de ce mois. C'est donc après quatre-vingt-douze jours depuis notre entrée en mer que nous nous trouvons aux deux tiers de notre long voyage; et ce trajet a été heureux sous tous les rapports. Les Révérends Pères De Smet et Vercruysse et moi nous sommes ceux qui avons le plus souffert du mal de mer les autres n'ont fait des restitutions que les premiers jours. Jusqu'au delà du cap Horn, nous ne savions pas ce que c'est qu'une mer furieuse , et nous nous félicitions d'être sortis si heureusement de ce mauvais pas ; mais à notre entrée dans la mer pacifique, nous eûmes pendant huit jours du fort mauvais temps : plusieurs tempêtes et ouragans emportèrent deux voiles du navire et une partie des vêtements des matelots. Quelques-uns d'entre-eux disaient qu'ils n'avaient jamais vu la mer aussi agitée. Trois fois nous avons failli être jetés sur les côtes, et à quatre milles de la Patagonie, que nous découvrions dès lors distinctement, la force du vent se joignant à celle du courant, qui règne en cet endroit, nous courûmes le plus grand danger. Le capitaine lui-même croyait notre perte assurée, mais le Bon-Dieu était là : au bout d'une demi-heure le vent changea de direction, et toutes les craintes se dissipèrent. Nous nous étions couchées malgré la tourmente, car il était onze heures du soir-; nous avions chanté les litanies de la Sainte-Vierge et, au lit, nous continuions à prier et à nous confier en la bonne Providence; la crainte avait si peu d'action sur nous que plusieurs étaient endormies lorsque le bon Père De Smet vint nous avertir que le danger était passé. Le Bon-Dieu a sans doute voulu nous soustraire les horreurs d'une fin prochaine.

 

Nous avons trouvé ici à notre grand étonnement des Pères de: la Compagnie. Le Révérend Père Provincial vous écrira, ma chère Mère, pour vous engager à envoyer des Sœurs à Rio-Janeiro et à Montevideo; les besoins de cette dernière ville, qui compte une population de trente mille âmes, sont très-grands. Le climat est salubre et on y vit à bon marché. Beaucoup de personnes riches désirent faire le bien ; leur intention est de former une ligne sur notre passage.

 

Je ne vous ai pas encore parlé, ma chère Mère, des bonnes Religieuses auxquelles le Bon Dieu nous a remises pendant notre séjour à Valparaiso ce sont les Mères de la Congrégation de Picpus; elles nous ont reçues avec une charité telle que nous n'eussions pu en trouver de plus grande dans les maisons de notre Institut. Depuis notre arrivée une petite indisposition, causée par les fatigues de notre long voyage, a réclamé quelques soins; ces Religieuses nous les ont. prodigués avec une touchante affection. Elles sont si bonnes qu'elles voudraient bien voir se renouveler encore l'occasion de donner l'hospitalité aux Soeurs de Notre-Dame. Si la bonne Providence destine plus tard à cette oeuvre encore quelques-unes de nos consœurs, je pense que vous feriez plaisir à ces Dames de leur envoyer quelque petit ornement pour leur Église qui est fort. pauvre. Pour l'Autel elles n'ont que des canons collés sur carton sans encadrement; une sorte de chandeliers; le reste à proportion. Je crois bien faire en leur offrant l'aube qu'on nous a donnée à Anvers, c'est le seul objet utile dont je puisse disposer en leur faveur.

 

Je dois vous dire, ma chère mère, que nos caisses sont en très-mauvais état tant celles de Namur que celles d'Anvers. mais surtout ces dernières. Nous avons dû en déballer plusieurs. Heureusement que le capitaine a bien voulu nous en prêter, car les nôtres tombaient en, pièces, et ce qu'il y a de pis, c'est que les rats (et il faut savoir qu'il y en a par milliers dans le navire) y ont fait leurs nids. Nous avons regretté les grandes et pesantes caisses d'Anvers.

 

J'ai la confiance, ma chère Mère, que si cette lettre vous parvient avant notre journal, vous saurez au moins l'essentiel puisque je vous assure que nous sommes heureuses et en bonne santé.

 

Nous vous prions, ma chère Mère, d'offrir notre respect et notre reconnaissance à Monseigneur de Namur. Nous offrons aussi l'hommage de nos sentiments affectueux à toutes les personnes qui daignent s'intéresser à nous.

 

Vos attachées filles,

Sr Loyola et les Soeurs missionnaires pour l'Orégon.

 

 

 

Révérende Mère,

Il serait absolument inutile et superflu de vous donner la moindre relation, soit de notre long trajet, soit de notre séjour à Valparaiso. vous en aurez déjà une connaissance minutieuse par les moindres détails de la part de nos bonnes Soeurs. Cependant leur modestie ne leur aura pas permis de vous faire mention de leur conduite vraiment édifiante tant sur mer que chez les religieuses où elles ont été reçues avec toute la cordialité. possible. Je crains moi-mème de vous en parler puisque vous connaissez mieux que moi la fermeté de leur caractère et les vertus solides dont elles sont douées. Je puis vous assurer que toutes, loin de regretter la Belgique, seraient prêtes à renouveler leur sacrifice si elles se trouvaient actuellement au milieu de leurs chères Soeurs en Europe dont elles aiment à se rappeler souvent le souvenir. C'est à vos prières et à celles de vos Soeurs que nous attribuons notre délivrance du danger de mort qui nous menaçait dans une furieuse tempète. Continuez, je vous prie, d'intercéder pour nous auprès du Seigneur, afin qu'il nous mène sans accident fâcheux au Wallamet. Le plus grand espoir de ce pays repose dans vos chères Soeurs, sans elles, je ne sais ce que deviendraient la jeunesse, c'est le moyen sûr et unique d'y perpétuer et consolider l'oeuvre commencée par les missionnaires zelés qui s'y trouvent. Leur vocation pour ces régions lointaines ne peut venir que de Dieu; espérons qu'il achèvera ce qu'il a daigné bénir jusqu'à ce jour. Toutes les Soeurs se portent à merveille. Les Révérends Pères m'ont, prié de vous saluer de leur part et de les recommander à vos saints souvenirs; j'attends le même service de votre bonté; soyez bien assurée, pour tout ce qui me regarde que vous aurez toujours une bonne part dans toutes mes prières.

 

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,

Révérende Mère;

Votre très-humble serviteur,

P. J. DE SMET.