QUELQUES LETTRES DES
SŒURS ÉTABLIES A ST.-PAUL DE WALLAMETTE (Oregon)
Le 26 Avril 1844.
Ma très-chère
Mère,
Vos enfants sont
à Valparaiso. C'est de cette ville que je commence à vous écrire, afin de vous donner
les détails qui intéressent votre cœur maternel. Aujourd'hui encore, ma chère
Mère, nous pouvons vous dire que nous sommes heureuses, comme nous vous l'avons
dit en vous faisant nos derniers adieux sur l'Infatigable. Le sentiment
qui traversa alors notre âme, ne s'effacera jamais de notre souvenir.
Dès que nous
entrâmes dans la Manche, nous sentîmes les premiers symptômes du mal de mer; au
souper, nous eûmes le dénouement réel et positif. On nous voyait successivement
quitter la table, comme frappées de quelque coup soudain... On s'avançait à
tâtons, comme de petits enfants qu'on apprend à marcher, car le ballottement du
navire empêchait de tenir pied ferme; on s'attacha, comme on le pouvait, aux
bancs, aux chaises, aux épaules des moins malades, jusqu'à ce qu'on eut gagné
la porte, escaladé l'escalier, pour arriver sur le pont où l'on se trouvait
mieux pour payer son tribut à Neptune...
Le 10, nous vîmes
le canal de Calais, en passant le Pas : la nuit fut très-orageuse et nous
faillîmes être jetés sur les côtes de la France; toute la journée le navire
ressembla à un hôpital, le silence y régnait et ne fut interrompu que par
quelques gémissements des passagers. Quoiqu' incommodées nous-mêmes,
nous fîmes ce que nous pûmes pour soulager les plus malades. Favorisées d'une
bonne brise, nous devançâmes tous les vaisseaux qui avaient levé l'ancre, le 9,
avant nous;vers les deux heures, un énorme poisson s'offrit à nos regards,
c'était un petit échantillon des baleines dont les jets d'eau devaient nous
récréer dans les tristes parages du cercle polaire antarctique.
Le 12, le
capitaine s'étant aperçu que la plaque de l'Infatigable s'était
détachée, il fit mettre un article sur une feuille d'Angleterre, pour annoncer
que le navire n'avait point péri, comme auraient pu le supposer ceux qui
auraient trouvé l'inscription. Ce même jour, nous contemplâmes l'île de Wight;
le 13, nous nous trouvâmes près de Plymouth, et, après avoir admiré, pendant la
nuit, le phare de Lézard , nous entrâmes dans l'Océan le 14-. Jusqu'au 18, nous
ne pûmes avoir la Sainte-Messe, mais ce jour, le R. Père De Smet
étant en état de la dire, nous eûmes le bonheur de communier toutes.
Le 20, l’île de
Madère se présenta à notre vue. Nous avions 19 degrés de chaleur de réaumur; le 21, le calme nous surprit, la mer ressemblait à
un lac de glace; elle était sillonnée par un nombre prodigieux de poissons;
nous distinguâmes le souffleur par la grande quantité d'eau qu'il fit écumer,
et par le bruit du souffle de ses narines : en Europe, les poissons
participent, dans leur forme, nous dirent les RR.
Pères, du caractère paisible des peuples qui habitent les côtes de la mer ou
des rivières dans lesquelles ils vivent, au moins , le saumon, la truite, la
morue, la carpe et toutes les autres tribus écailleuses, et à nageoires sont
belles dans leurs formes, mais dans les tropiques, chaque fois qu'un de ces
monstres de poissons sortait de son élément. pour se montrer, nous partions à
rire aux éclats, tant il nous paraissait singulier. Vous eussiez dit due les
uns étaient toute queue et les autres toute tête; d'autres avaient la tête où
raisonnablement on aurait dû chercher la queue. Ah ! que le dauphin est beau,
ma chère Mère; on en jeta un sur le tillac : le vert, le jaune, le bleu;
l'or, l'argent, chaque couleur se montra dans tout son éclat, mais seulement
pour quelques instants, car bientôt il mourut et ses couleurs devinrent d'un
pâle de cendre. Vers midi, un requin, d'une grandeur peu commune, nous rendit
visite, avec ses deux pilotes, ce sont deux superbes poissons d'un pied et demi
de long, tracés de deux bandes d'une blancheur éclatante et entrecoupées par
d'autres d'un bleu vif. A la faveur du calme nous apercûmes
un autre jour une vieille poutre toute couverte de coquillages, suivie d'une
foule de poissons d'environ six livres. Un grand nombre nous en furent servis
au dîner, car telle est la stupidité de ces petites vieilles femmes (c'est le
nom que les marins leur donnent), qu'aussitôt que la lame en blesse une, toute
la masse se précipite en aveugle, au-devant du fer meurtrier. Peu de temps
après, nous apercûmes une barquette détachée d'un
navire surpris, comme nous, par le calme : au premier abord, on crut que
c'étaient des pirates; mais à son approche, ne voyant que cinq hommes, on se
rassura. Arrivés près de notre navire, ils refusèrent l'invitation que nous
leur fîmes d'y monter , sous prétexte que, se rendant à Marseille, ils seraient
soumis à la quarantaine; le pilote se disait capitaine d'un navire français, la
Félicité, qui avait échoué sur les côtes d'Afrique et dont l'équipage avait
été reçu à bord du navire la Fourmi qu'on avait en vue; ils venaient
demander notre longitude. Il fit quelques questions touchant la France, reçut
une lettre de notre capitaine, et celle que la bonne Providence nous donnait
l'occasion de vous écrire et que nous espérons vous être parvenue,
Le 23, le ciel
était clair et beau; nous en profitâmes pour faire une petite lessive; si vous
aviez vu notre tillac, vous l'eussiez pris pour une boutique de fripier. Comme
nous ne nous ressentons plus du mal de mer, nous en profitons pour prendre des
leçons d'Anglais, que le bon Père De Smet est
toujours prêt à nous donner.
Le 28, dimanche,
quoique le ciel fût serein et le vent modéré, la mer fut si houleuse, qu'on ne
put dire la Sainte-Messe. Le mercredi, jeudi et vendredi nous avions joui de ce
bonheur et de celui de la communion. Le soir nous chantâmes Vèpres
sur le tillac, comme de coutume.
Le 1er février,
nous étions en vue de l'île Saint-Antoine, appartenant au groupe du Cap-Vert.
Le poisson volant commence à se montrer ici . nous en vîmes des nuées entre les
deux tropiques; plusieurs volèrent jusque sur le navire. Le jour de la
Purification, vers les neuf heures du soir, nous chantâmes(les cantiques et les
litanies de la Sainte-Vierge. L'Océan n'aura peut-être jamais retenti si
régulièrement et si longtemps des louanges de notre bonne Mère, qui fait toute
notre consolation et notre espoir dans la situation où nous nous trouvons.
Lorsque les litanies sont finies, ce nous est une occupation bien agréable de
contempler les astres. Pour la mer, lorsqu'elle est calme, elle a un degré de
charme qui n'échappe pas au coeur; il y a paix dans
tout ce qui environne. Que de fois, alors, nos souvenirs se reportent vers
cette chère maison, que vous habitez avec nos soeurs
! Dans ces moments , ma chère Mère, nous renouvelons notre sacrifice avec non
moins de bonheur que nous l'avons fait la première fois.
Un calme parfait
régna le 6 et le 7, avec une chaleur de vingt-cinq degrés. Elle n'a pas
augmenté depuis, et bien nous en prit, car le révérend Père De Smet craignait que toute sa graisse ne fondit, par les
ardeurs du soleil sous la ligne.
La nuit du 8, une
foule de poissons assaillaient notre navire , deus requins leur faisaient la
guerre. Oh! qu'il est beau de voir ces poissons, la nuit. La phosphorescence
les rend tout argentés.
Le 12, nous
entendîmes la centième messe depuis notre sortie de l'Escaut. Dix vaisseaux
étaient en vue et le cœur nous battait, dans l'espoir de pouvoir vous écrire.
Le 13, vers les
huit heures du soir, un léger souffle de vent se fit sentir, à la faveur duquel
un navire hollandais se dirigea vers nous au son de la musique. Les soldats
faisaient entendre des chansons militaires, ce qui contrastait singulièrement
avec les litanies de la très-Sainte-Vierge que nous
chantâmes au même moment. On se demanda d'où on venait et où on allait? De
Rotterdam à Batavia. d'Anvers à Valparaiso; puis il disparut dans les ténèbres.
Le 14, nous
approchâmes insensiblement de la ligne. Vers les sept heures du soir, les
matelots firent trois vivat au feu de Neptune. Nous gagnâmes à la hâte le
tillac; à cent pas de nous s'élevait une colonne de feu, au milieu de
l'obscurité; c'était un tonneau de poix et de goudron que les matelots avaient
jeté à la mer. Tout à coup une voix sombre se fit entendre au haut du grand
mât: «Capitaine, avez-vous des passagers à bord? J'en ai douze. - Se
proposent-ils de passer la ligne? - Oui. - Eh bien! demain, Neptune, en personne,
viendra leur administrer le baptème, indispensable à
celui qui veut passer la ligne!»L'envoyé de Neptune se tenait caché dans les
voiles. A dix heures, temps précis où nous passâmes l'équateur, il fit paraître
un feu au haut du grand mât, à l'aide d'une lanterne c'était le signal du
repos.
Le 15, vers les
dix heures du matin, au cri de:»Neptune! Neptune!»,les Révérends Pères
accompagnèrent le capitaine sur le pont où ce grand personnage se présenta avec
toute sa cour; on l'aurait pris plutôt pour son frère Pluton. I1 était couvert
de guenilles, de pied en cap; une perruque et une barbe d'étoupe affreuse lui
couvrait tout le visage; il tenait en main un énorme compas de bois et un
sextant, avec lequel il singeait le capitaine, lorsqu'il prend la latitude. A sa
droite était sa femme, aussi ridiculement habillée que lui; ses gardes
l'entouraient, armés de sabres de bois, d'un trident et de lames. Leur figure
était goudronnée; ils étaient effroyables. Neptune promit au capitaine un
heureux voyage; puis, s'adressant au Révérend Père De Smet,
il le pria de se soumettre au rasoir. Le Père avait beau s'en défendre,»c'est
pour moi, disait Neptune, un droit imprescriptible de raser, et un devoir
absolu pour tout passager de s'y soumettre.» Et en même temps, il lui insinua
doucement à l’oreille que tout se passerait avec décence, mais que c'était
l'unique plaisir des matelots. Enfin, voilà le bon Père De Smet,
assis près du grand mât et Neptune en devoir de le savonner. Après lui , les
autres Pères durent y passer. Pour couronner la farce, Neptune commanda le baptème : à l'instant, un déluge d'eau vint fondre sur eux,
et ils n'eurent que le temps d'accourir sur le tillac; où nous étions
spectatrices du jeu, sans en éprouver les inconvénients. Le tout se termina par
un bon souper, après lequel le Père De Smet fit une
gratification aux matelots.
Le 28, le calme récelait dans son sein nue espèce de tempête, qui éclata le
30; elle fut de courte durée.
Le vendredi, 1er mars,
le vent du nord nous amena un ciel serein ; vers six heures du soir, nous
aperçûmes trois navires sur l'horizon, deux vers l'ouest, qui semblaient
toucher le disque rougeâtre du soleil couchant, ce qui offrait un coup d'ail
magnifique. Vers les onze heures du soir, le Révérend Père De Smet fut témoin d'un phénomène dans le genre des étoiles
filantes. Le vent du nord soufflait modérément; le ciel était parsemé de nuages
blanchâtres, lorsque tout à coup parut, pendant l'espace de cinq à six minutes,
sur la partie azurée du firmament, un disque de feu d'un pied et demi de
diamètre, d'un blanc aussi vif que celui d'une étoile filante ordinaire. La
moitié du bord inférieur ressemblait à un croissant parfait, il était d'un
violet foncé. A mesure que le météore s'avançait lentement, une barbe de
flammes rougeâtres se formait, au bas du croissant, tandis que deux rayons de
pourpre se prolongeaient de chaque côté de la barbe,: à la distance de onze à
douze pieds.
Nous avons eu
pendant longtemps l'occasion d'observer les trois nébuleuses de Magellan, dont
deux sont lumineuses et une noire.
Le 3 mars , le
tonnerre grondait de tous côtés dans le lointain, et nous eûmes le soir une
vraie giboulée suivie d'une grêle épouvantable.
Le 11, un combat,
entre une bande de cochons de mer et des oiseaux assez grands, nous amusa
beaucoup.
Le 14, une
tempête nous menaça; ou ferma les fenêtres hermétiquement et bientôt toute
crainte se calma. Nous vîmes une baleine se jouer sur la surface de l'eau. Le
16, nous nous trouvâmes en vue des îles Malouines ou aux Faucons. Le 17, le
vent fut très-impétueux et une baleine se montra à dix pas du navire. Le 18,
nous vîmes la terre des États. Le 19, nous fûmes étonnées de voir les îles
Shetland si près de nous. Le même jour, une espèce d'alarme régna sur notre
navire; on craignait. encore des pirates; une goëlette
se dirigeant sur notre navire fit peur au capitaine. Le Père De Smet vint nous dire de nous mettre en prière; nous étions
dans un calme d'autant plus grand que nous avions la conviction qu'il ne nous
arriverait rien; car nous avions ce même jour fait une promesse à saint Joseph
dont nous célébrions la fête, afin qu'il nous conduisit heureusement à
Valparaiso. Dans la soirée un bon vent s'éleva et notre navire devança en peu
de temps celui qui tenait les Pères dans l'inquiétude.
La nuit du 20 au
21, des îles de glace flottèrent à peu de distance de notre navire; elles
avaient une centaine de pieds au-dessus du niveau de l'eau; le matin du 21 ,
nous vîmes des rochers affreux entièrement volcaniques, ensuite les îles
rocheuses de Saint-Ildefonse et de Diégo. Du 21 au 30,une violente tempête nous accueillit;
nos voiles furent mises en lambeaux et notre navire devint le jouet des vents
et des flots; ces huit jours se seraient passés dans de mortelles angoisses, si
Dieu n'eût été notre unique espoir de salut. Ah! ma chère Mère, combien de
fois, depuis que nous vous avons quittée, avons-nous pu admirer la divine
Providence à notre égard! Elle ne nous sauve pas seulement des dangers, elle nous
en ôte même la crainte. Nous bénissions tous le Seigneur, lorsqu'il lui plut
nous ménager une bien plus rude épreuve. Un vent impétueux s'étant levé, il
nous poussa avec une telle célérité qu'en peu d'heures nous vîmes la terre
ferme ; le péril était imminent, toute manoeuvre
devenait inutile. Voici , ma chère Mère, ce que, nous lisons dans l'itinéraire
que le Révérend Père De Smet adresse à ses frères
«... Tous, à
l'exception des religieuses, immobiles sur le tillac, les regards fixés sur les
rochers affreux qui bordent les côtes sauvages et barbares de la Patagonie, éloignées de nous l'espace
d'une demi-lieue; nous attendions dans un morne silence l'accomplissement de la
divine volonté à notre égard : dans ce moment, je descendis pour avertir les
religieuses occupées à implorer la protection de la sainte Vierge Marie. Vous vous attendez, sans doute, au récit d'une scène de
lamentations, de pleurs et de cris!!.. . Il n'en fut rien; je leur offris les
secours de mon ministère... mais toutes me répondirent, le sourire sur les
lèvres, et avec ce calme et cette tranquillité inaltérables que peut seul donner un coeur
pur et. enflammé de l'amour de Dieu :Mon Père, rien ne nous inquiète; que „le
Seigneur dispose de nous, comme bon lui semblera.»Certainement, ma bonne Mère,
à part les flammes de l'amour de Dieu que le père De Smet
veut bien nous supposer, tels étaient nos sentiments. Nos projets et notre vie
sont confiés à la divine Providence, que craindrions-nous? D'ailleurs, je vous l'ai dit, comme une mère
attentive, elle veille sur nous et écarte jusqu'aux alarmes. Soeur Marie Cornélie, réputée la
plus peureuse parmi nous , dit aussitôt que le Révérend Père nous avait quitté
: Je crois que les Révérends Pères sont un peu trop alarmés, le roulis ne me
semble pas plus fort qu'à l'ordinaire. Le Tout-Puissant à ce moment nous
sauvait; à peine le Révérend Père De Smet était-il
remonté sur le tillac que le vent changea subitement et nous porta dans une
direction tout opposée. Le 2 avril on se rapprocha de la terre, et le 3, de la
péninsule des Trois-Monts. Le jour de Pâques, malgré le mouvement considérable
du navire, nous eûmes le bonheur d'avoir la sainte Messe , à laquelle nous
communiâmes tous;vous pensez bien, ma chère Mère, que vos enfants ne passèrent
pas ce grand jour sans quelques souvenirs qui donnèrent matière au
renouvellement de leur sacrifice.
Le 8 et. le 9,
nous longeâmes les côtes dit Chiloé et du Chili.
Le 10, nous vîmes
l'île de Maca et ses dangereux écueils.
Le 12, nous
entrâmes dans le port de Valparaiso et on jeta l'ancre, vers trois heures de
relevée. Quoique nous éprouvassions le plus vif désir de, nous rendre à terre,
après une navigation de plus de trois mois, depuis notre départ de Flessingue,
nous dûmes rester à bord, jusqu'au lendemain dans l'après-diner.
Nous nous amusâmes à contempler la côte du milieu de la baie ,
d'où elle présente un aspect enchanteur. Elle borde la mer en demi-lune,
l'espace d'une lieue; une suite de collines lui servent de bases sur lesquelles
elle s'élève en amphithéâtre.
Les lumières
innombrables de toutes le fenêtres y présentent chaque soirée une belle
illumination; nous surtout, après une si longue captivité sur mer, n'ayant
depuis longtemps contemplé que ciel et eau, rochers affreux et côtes stériles,
nous étions capables d'apprécier ce spectacle. De bon matin, le Révérend Père
De Smet s'était rendu à Valparaiso pour y trouver un
logement convenable à ses compagnons et à nous; il revint au navire où nous
l'attendions avec une sorte d'impatience : Il nous apporta la bonne nouvelle
qu'il avait trouvé une résidence de Pères de la compagnie de Jésus , venus de Buenos-Ayres, et un couvent de religieuses françaises, les
Dames de Picpus, qui nous invitaient à loger chez
elles. Il vous serait aussi difficile d'imaginer notre joie, qu'à moi de vous
la retracer , ma chère Mère! Nous préparâmes bien vite nos malles et nous
descendîmes enfin sur le sol américain. Les dames nous reçurent avec une
expression de bonheur telle que si elles avalent vu leurs propres soeurs! Oh! combien cet accueil nous a touchées! Depuis que
nous sommes chez elles, elles rivalisent pour nous rendre le plus de services.
A peine le croirez-vous, ma chère Mère, elles voulurent absolument nous aider à
laver notre linge; nous ne reçûmes point cette marque d'une vive charité, sans
nous sentir de nouveau pénétrées des soins que la divine Providence nous avait
préparés à quatre mille lieues de vous et de nos soeurs.
Elles sont au nombre de vingt religieuses; elles ont trente-huit pensionnaires,
et trois cents petites filles pauvres; leur externat pour la bourgeoisie est
supprimé, faute de maîtresses. Leurs classes sont bien tenues; nous y avons
assisté à une distribution de prix pour leurs classes gratuites. Comme nous
devions séjourner un certain temps à Valparaiso, nous avons tâché de nous
fortifier par une petite retraite et les exercices propres à animer notre
courage. Le Révérend Père est à San Jago, avec ses compagnons, depuis le 16. Vendredi 22, le
Révérend Père Provincial des Jésuites du Chili nous fit une visite dans
laquelle il témoigna le désir de connaître notre forme de vie. Notre chère soeur supérieure le satisfit Il lui demanda s'il n'y aurait
pas possibilité d'avoir de nos religieuses, pour deux établissements dont l'un
a Rio-Janeiro et l’autre à Montevideo. Ce bon Père
nous comble aussi d'attention :il nous a procuré' la connaissance de deux dames
pieuses qui viennent de nous envoyer tout ce qu'elles ont cru pouvoir nous
aider pendant notre traversée jusqu'à Lima, et des vivres, pour notre arrivée
au Wallamet. Vous voyez, ma chère Mère, comme le bon
Dieu soigne vos enfants! Depuis huit jours deux navires ont péri à l'endroit où
nous avons failli échouer : Bénie soit la divine bonté qui nous a protégées et
qui nous protégera, nous l'espérons, pendant tout le trajet qui nous reste à
faire. Nos bonnes dames de Picpus ont perdu quarante
missionnaires dont dix-huit religieuses, depuis quatorze mois. Aujourd'hui 25,
je finis mon journal, ma chère Mère; on nous annonce un départ pour l'Europe;
nous ne voulons pas manquer de vous donner de nos nouvelles; en les recevant je
ne doute pas que vous et nos soeurs bien-aimées vous
adresserez au ciel les plus ferventes actions de grâces. Adieu, ma chère et.
bonne Mère, bénissez vos enfants les plus éloignées, recevez l'expression de
leur attachement et croyez-les
Vos soumises
filles,
Sr.M. Aloysia et ses compagnes,
Soeurs de
Notre-Dame.