20 mai 1844.
C'est de Lima, ma
chère bière, que je transcris cette deuxième partie de notre journal; je le
fais avec d'autant' plus de bonheur qu'il me semble que je m'entretiens
réellement avec vous.
Ce fut le 1er, mai
que nous quittâmes nos bonnes religieuses, confuses des attentions assidues et
de l'excès de bonté dont elles n'avaient cessé de nous entourer; nous leur en
vouâmes une sincère reconnaissance; nos adieux furent ceux de Soeurs tendrement affectionnées; nous nous séparâmes en
nous donnant rendez-vous au ciel.
Vendredi 3 mai,
nous sortîmes de la rade de Valparaiso, sous la protection du Sacré Coeur de Jésus. '
Le 4, un vent
constamment favorable nous poussa dans le beau port de Callao, où nous jetâmes
l'ancre en bénissant le bon Dieu de notre heureuse traversée.
Vers quatre
heures les Révérends Pères De Smet et Gomila se rendirent à terre pour trouver un logement à Lima
pour leurs compagnons et un pour nous. Nous pûmes, pendant ce temps, contempler
les belles tours et les environs de la capitale dans laquelle nous entrâmes le
12, non sans de vives émotions. Le bruit s'était répandu que notre navire avait
à son bord des Pères de la Compagnie de Jésus et une colonie de religieuses.
Bientôt le port fut encombré : les uns pleuraient., les autres élevaient les
mains vers le ciel, des dames nous adressaient la parole; le Père Gomila, qui nous servait d'interprète, nous dit qu'elles
nous promettaient de nous confier l'éducation de leurs enfants; la foule était
telle que nous ne pouvions gagner les omnibus qui devaient nous conduire à la
capitale. Il était vers cinq heures lorsque nous entrâmes à Lima. Nous nous regardions étonnées à la vue du grand nombre
d'habitants espagnols, nègres, mulâtres, métis qui se pressaient sur notre
passage. Un vieillard d'une grande famille s'approchant de la voiture des Pères
leur dit en pleurant : le bon Dieu a exaucé mes ardents désirs; vous êtes les
premiers Jésuites qui arrivez ici depuis la suppression. Ah! puissiez-vous
rester au milieu de nous! Qu'il soit loué éternellement Celui qui vous envoie;
voici l'accomplissement de tous mes souhaits.
Il offrit aux
Révérends Pères un logement chez lui qu'ils n'acceptèrent pas; ils voulaient
loger dans leur ancien collège. Pour nous, ma chère Mère, nous ne parvenions
pas à l'appartement qui nous était destiné dans un couvent de Carmélites occupé
par vingt orphelines. Des dames, de jeunes personnes de toutes conditions nous
baisaient les mains et la robe en pleurant; elles remerciaient le Seigneur de
notre arrivée et nous présentaient leurs petites filles qui pénétrèrent jusque
dans notre chambre. Quoique nous n'entendissions pas ce qu'on nous disait
(aucune de nous ne comprenant la langue espagnole), nous ne laissions pas d'être
profondément émues. Le Révérence Père Gomila nous
communiqua l'espoir que les habitants avaient conçu de nous garder dans leur
ville; j'essaierais peut-être de vous exprimer la sensation que nous éprouvâmes
alors, si vous ne saviez, par expérience, ce que l’on souffre de ne pouvoir se
multiplier pour le salut des âmes.
Les Pères étaient
aussi attendris que nous en . nous disant le vœu de ce bon peuple. Il est de
toute évidence, disaient-ils, qu'un établissement de Soeurs
de Notre-Dame ferait ici un bien immense. Monseigneur l’archevêque, à qui nous
avons eu l'honneur de faire une visite, partage cette conviction, d'autant plus
que. quoiqu'il ait à Lima vingt-cinq communautés, tant d'hommes que de femmes,
il n'y en a pas d'ordre enseignant; la jeunesse est complètement abandonnée sous
le-rapport de l'éducation religieuse; les orphelines, chez qui nous demeurons,
sont dirigées par une institutrice séculière; nous résisterions difficilement
aux désirs qui nous sont manifestés si nous étions douze au lieu de six. Oh! ma
bonne Mère! prions notre Divin Maître d'envoyer des ouvriers à sa vigne! Nous
avons commencé une Neuvaine à Ste Rose de Lima à cette fin.
Le 14, beaucoup
de dames pieuses nous tirent visite et nous empêchèrent de réaliser le projet
que nous avions formé de passer les quelques jours que nous devons rester ici
dans le silence et la prière; elles rivalisèrent ensuite pour nous envoyer des
fruits du pays : dattes, pillas, chilimoya, pignas, etc. L'une d'elles voulut. absolument nous servir
le déjeûner qu'elle avait la bonté de nous envoyer
tous les jours; nous reçûmes aussi divers cadeaux qu'elles nous firent en
objets de piété pour notre chapelle de Wallamet et un
tabernacle de fort bon goût.
Le 16, madame Reboreda, de l'une des familles les plus considérables du
Pérou, nous fit de si vives instances pour nous conduire prendre l'air à la
campagne, que nous ne pûmes résister à son obligeance : trois voitures vinrent
nous prendre; nous fûmes encore obligées d'accepter le dîner splendide qu'elle
avait. fait préparer; pendant le repas, il fut encore question du bien que nous
produirions dans la jeunesse; et Madame nous dit que si nous restions en ville,
elle permettrait à sa plus jeune fille de se faire Soeur
de Notre-Dame; cette jeune personne est pleine de mérite; elle n'obtient pas la
permission de se faire Carmélite.
Le 17, nous
visitâmes, avec cette dame, plusieurs Églises de Lima; il y en a soixante, y
compris celles de communautés qui sont aussi publiques ; toutes sont
magnifiques et somptueuses; les murs sont couverts de peintures et de dorures.
Nous y avons admiré plusieurs autels en or et en argent massifs.
Le 21, nous nous
rendîmes à Sainte Rose; on nous montra d'abord la chapelle où reposent les reliques
de la sainte que nous vénérâmes; nous vines aussi l'énorme clou autour duquel
elle roulait ses cheveux pour s'empocher de dormir; la cellule qu'elle occupait
n'a que quatre à cinq pieds de longueur sur trois de largeur; on ne peut s'y
tenir debout ; et pour pouvoir ~1 entrer, il faut être entièrement courbée.
Grande fut notre émotion lorsque nous nous vîmes dans le lieu où la sainte
reçut tant de faveurs célestes. Nous prîmes quelques parcelles de la croix sur
laquelle elle s'étendait pendant ses oraisons, et nous ne sortîmes point de la
cellule bénite sans avoir adressé les plus ardentes prières à la Sainte. Outre
la châsse qui renferme ses précieux restes, quatre espèces d'armoires en argent
massif servent à conserver ses reliques. Les richesses de cette Église sont
immenses; elle étincelle d'or et d'argent; les principaux traits de sa vie
sainte y sont représentés.
Je termine ici
mon journal, ma bonne Mère. Aujourd'hui 25 mai, veille de la Pentecôte, le
capitaine espère lever l'ancre vers le soir.
Le 26, dimanche,
nous sommes encore à Lima. M. Bosch, consul belge, vient de nous faire visite
avec sa dame qui nous apporte en même temps des comestibles convenables pour la
traversée qui nous reste à faire. En voilà assez, n'est-ce pas, ma chère Mère,
pour vous faire admirer les soins de la Divine Providence qui nous conduit et
nous soigne d'une manière si admirable, que nous nous regarderions connue
coupables de la plus énorme ingratitude si nous donnions accès dans notre âme
au moindre sentiment de défiance.
Nous lèverons
l’ancre cette après-midi, ma chère Mère; nous allons quitter la capitale du
Pérou en formant mille voeux pour que nos Soeurs y viennent un jour. Je terminerai mon journal à
Vancouver, où nous espérons être avant que cette partie vous soit parvenue.
Mais quand recevrons nous, ma chère Mère, une de vos lettres et. des nouvelles
de nos chères et bien-aimées Soeurs? Ce sacrifice
n'est cependant pas capable d'exciter en aucune de nous le moindre regret; au
contraire, nous pouvons vous dire que plus nous avançons, plus nous remercions
le Seigneur de nous avoir appelées à une si belle mission.
Adieu, ma chère
Mère; offrez, s'il vous plait, notre hommage respectueux à monseigneur l'évêque
de Namur et à M. le chanoine de Montpellier, et. l'expression de notre sincère
attachement à notre chère Soeur supérieure et à
toutes nos bonnes Soeurs.
Vos
reconnaissantes et attachées filles,
Soeur M. Aloysia et ses consœurs.