LES QUATRE
TRIBUS PIEDS-NOIRS
GROS-VENTRES,
PEGANES, GENS DU SANG ET
PIEDS-NOIRS DIRECTS.
VINGT-TROISIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Envoi
d'une lettre du R. P. Point.)
Université
de Saint-Louis, 28 octobre 1855.
Mon révérend et cher
Père,
Dans
quelques-unes de mes lettres de 1846, j'ai parlé de ma visite aux quatre tribus
des Pieds-Noirs, parmi lesquels j'ai séjourné pendant environ six semaines, et
où j'ai eu le bonheur de régénérer dans les saintes eaux du baptême plusieurs
centaines d'enfants et quelques adultes. Au mois d'octobre, après avoir fait
mes adieux au R. P. Point, qui se proposait de passer l'hiver dans les camps
indiens pour sonder davantage leurs dispositions sous le rapport religieux, je
quittai le pays des Pieds-Noirs pour me rendre à Saint-Louis où m'attendaient
les affaires des-missions. Pendant le
séjour que fit le P. Point parmi ces populations indiennes, il recueillit bien
des traits intéressants sur le caractère et les mœurs de ces sauvages; il a eu
la bonté de me les communiquer. J'ai envoyé une copie de sa relation à nos
supérieurs en Europe; mais je ne sache pas qu'elle ait jamais été publiée. Dans
l'espoir qu'elle vous fera plaisir et que vous la jugerez digne de votre
attention, j'ai' cru devoirs quoique tard, vous en transmettre les principaux
extraits.
En 1847, le P.
Point m'écrivait : . . . . . . . .
« Je crois
pouvoir dire, à la gloire de l'unique Auteur de tout bien, qu'avec sa sainte
grâce je n'ai point perdu mon temps parmi les Pieds-Noirs. J'ai donné 667
baptêmes, dont tous les actes sont en règle; j'ai pris toutes les notes qui
m'ont paru propres ou à intéresser les curieux, ou à édifier les âmes pieuses.
Pendant l'hiver, j'avais coutume, chaque jour, de faire trois instructions ou
catéchismes, proportionnés aux trois classes si différentes de mes auditeurs.
Je n'ai pas besoin de dire que les prières ont été toutes traduites en
pied-noir et apprises dans le fort Louis et dans le camp des Péganes, et qu'il
n'est guère d'autre camp des Pieds-Noirs où le signe de la Croix ne soit en
vénération et même en pratique, du moins chez les individus qui ont eu quelque
rapport avec le missionnaire.
» Des vingt-cinq
à trente conducteurs de camp ou chefs, qui m'ont visité ou que j'ai visités, il
n'en est pas un qui ne m'ait donné de sa peuplade des idées moins
désavantageuses que celles qu'on en a communément, et, bien entendu, parmi les
blancs qui habitent le territoire indien comme ailleurs. Entre les différents
camps, il y a une espèce d'émulation; c'est à qui aura la Robe-Noire, ou plutôt
la mission dans ses terres. Sur cet article, je ne me suis prononcé en rien; je
leur ai dit seulement que, dans le cas où une réduction serait formée, elle
serait bâtie à l'emplacement qui réunirait le plus d'avantages pour toutes les
peuplades unies. Tous ont trouvé la chose raisonnable et ont promis qu'ils
feraient de leur mieux pour contenter les Robes-Noires.
» Les Gros-Ventres
des plaines me paraissent avoir sur les autres l'avantage d'être plus
adroits, plus dociles, plus braves; mais ils sont plus attachés à leurs
vieilles superstitions ou médecines, et sont de terribles demandeurs; --
c'est le nom que les engagés canadiens donnent ici aux mendiants déhontés ; --
heureusement, si vous leur refusez, il ne s'en offensent pas. Les Péganes
sont les plus civilisés, mais les plus voleurs. Les Gens du sang sont
bien faits, d'un beau sang et généralement moins sales. On dit que les Pieds-Noirs
directs, ou proprement dits, sont les plus hospitaliers.
» Tels sont les
traits saillants de ces quatre nations, depuis si longtemps en guerre avec
presque tous leurs voisins, et quelquefois entre eux, du moins partiellement.
Depuis qu'ils ont la preuve que la vraie prière rend l'homme plus vaillant,
plus heureux et le fait généralement vivre plus longtemps, --
trois avantages qu'ils mettent au-dessus de tous les autres et qu'ils ont cru
voir réunis chez les Têtes-Plates, -- les sacs de médecine ou
l'idolâtrie, chez bon nombre, sont tombés en discrédit.
» Plusieurs
traits de justice divine contre ceux qui s'étaient montrés les moins dociles à
suivre nos conseils, et au contraire, plusieurs traits de protection frappante
en faveur de ceux qui les avaient suivis, ont aidé beaucoup au changement
admirable que l'on remarque déjà dans leurs idées. Cela ne veut pas dire qu'ils
soient des saints; non : le vol et même l'assassinat ne sont pas encore, aux
yeux des jeunes surtout, sans offrir quelque attrait; ce qui fait que, malgré
la paix conclue avec les Têtes-Plates et le penchant des grands hommes à la
maintenir, il y a eu bien des déprédations commises cet hiver à leur détriment.
Mais, disons-le à la louange des chefs, le tout a été désapprouvé par eux; neuf
ou dix voleurs ont reçu de la main des Pends-d'Oreilles
ce qu'ils méritaient. Cette pacification, si désirable sous le rapport de
l'humanité et même du commerce, est la condition sine quâ non de la
conversion de la plupart de ces pauvres Indiens, à moins d'un miracle qui ne
s'est guère vu que chez les Têtes-Plates.
» J'ai suivi à la
chasse, pendant environ six semaines, les cinquante loges de Péganes qui sont
sous la conduite du chef Amak-Zikinne ou le Grand-Lac. Ce camp est une
des sept ou huit fractions de la tribu des Péganes, montant ensemble à environ
trois cents loges. Cette tribu fait partie des quatre connues sous le nom
générique de Pieds-Noirs. J'en ai dit déjà quelque chose. Les Péganes
sont les plus civilisés à cause des rapports d'une partie de leurs gens avec
les Têtes-Plates. Si les Gros-Ventres étaient moins importuns, je les
appellerais volontiers les Têtes-Plates du Missouri. Ils ont quelque chose de
leur simplicité et de leur bravoure. C'est improprement qu'ils sont rangés
parmi les Pieds-Noirs : outre qu'ils ne sont pas originaires du pays, ils
n'en parlent pas la langue et en diffèrent sous presque tous les rapports ¹.
¹ Les Gros-Ventres des plaines
sont une branche des Rapahos, qui parcourent les plaines du Nouveau-Mexique et
celles des eaux de la rivière Plate ou Nébraska. Ils sont séparés de la nation
depuis environ un siècle et demi, à cause des différends et des disputes qui
existaient entre les chefs. C'est ce que les Gros-Ventres m’ont dit. (Note du P. De Smet)
» Quoi qu'il en
soit, ces quatre tribus, dites Pieds-Noirs, peuvent composer environ mille
loges, c'est-à-dire compter dix milles âmes. Ce n'est pas la moitié,
assure-t-on, de ce qu'ils étaient avant la contagion de la petite vérole que
les blancs leur ont apportée. Je pense que les femmes en constituent plus des
deux tiers, si ce n'est les trois quarts. Cette inégalité, funeste pour les
mœurs, est due à la guerre. Dans la visite que j'ai faite aux Gros-Ventres,
partagés en deux camps, j'ai compté deux cent trente loges. J'ai visité ou reçu
en visite plusieurs fractions de Pieds-Noirs, de plus un camp entier d'Hommes
du Sang; et tous, je les ai trouvés dans des dispositions telles, qu'il ne m'a
fallu que dire un mot pour baptiser, avec leur agrément, tous les enfants non
adultes jusqu'à ceux d'un jour que les mères apportaient elles-mêmes. J'aurais
pu baptiser un grand nombre d'adultes; ils semblaient même le désirer avec
ardeur; mais ces désirs n'étaient pas encore assez pénétrés des vrais principes
de la religion. Je ne pouvais pas me contenter de la persuasion existant en
général chez tous ces sauvages, que lorsqu'ils ont reçu le baptême il n'est
point d'ennemis qu'ils ne puisse battre. C'est le courage et le bonheur des
Têtes-Plates qui leur ont inspiré cette croyance. Cela m'explique pourquoi des
malheureux, qui ne cherchaient qu'à tuer leurs semblables, ont été les premiers
à exprimer le désir d'être baptisés. Tous disent qu'ils seraient contents
d'avoir des Robes-Noires; mais pourquoi la plupart les désirent-ils? Parce qu'il leur semble que, s'ils en
avaient, tous les biens qu'ils imaginent viendraient avec elles :
non-seulement la force pour se battre, mais encore tous les remèdes pour se
bien porter. Les Gros-Ventres m'ont amené une bossue et un myope pour que je
les guérisse. J'ai dit que ces sortes de cures dépassaient mes pouvoirs; ce qui
n'a pas empêché d'autres requêtes semblables. Mais enfin, à force de leur
répéter que les Robes-Noires peuvent bien guérir les âmes, mais pas toujours
les corps, quelques-uns ont fini par le croire. Ils pensent aussi que nous
pouvons donner des maladies, faire gronder le tonnerre quand nous ne sommes pas
contents. Tout récemment, il y a eu un tremblement de terre chez les Gros-Ventres,
et tout de suite le bruit s'est répandu que c'était moi qui faisais trembler la
terre, « que ce tremblement signifiait que la picote allait revenir dans
le pays, etc., » que tout cela arrivait parce que les sauvages
n'écoutaient pas assez la Robe-Noire. Il règne actuellement chez les Péganes
que j'ai visités une maladie que l'on dit mortelle, et qui, en effet, a déjà
enlevé quelques personnes. Comme cette maladie commence par un mal d'oreille,
ils se croient fondés, bien plus encore que les Gros-Ventres, à dire « que
cette punition ne leur est venue qu'à cause de leur dureté à entendre la
parole du Grand-Esprit. » Pour moi,
ce qui m'a paru plus frappant, c'est la mort subite d'une douzaine de personnes,
arrivée soit dans leur loge soit à la guerre, mais au moment où elles
s'éloignaient davantage du bon chemin. Le trait le plus frappant en ce genre
est la mort d'un Pied-Noir, qui m'avait volé trois mulets : il mourut le
lendemain de son arrivée chez lui, et après s'être vu dépouillé de sa capture,
qu'on me ramena. Cette mort ne manqua pas de faire dire : -- « Malheur à
celui qui vole les Robes-Noires! »
Ainsi d'une manière ou d'une autre, la divine Providence prépare les
voies à la conversion de ces pauvres idolâtres.
» Pour en revenir
aux Péganes, avec lesquels j'ai vécu environ six semaines, je dirai que ceux
qui, parmi ces sauvages, s'appellent les Grands Hommes seraient disposés
à nous écouter en tout, si l'on pouvait capituler avec eux sur l'article de la
pluralité des femmes; que les jeunes gens, à leur tour, se rendraient
volontiers si nous pouvions tout de suite en faire de grands hommes; mais comme
la chose n'est guère possible, tous les raisonnements des sages ont bien de la
peine à les détourner du brigandage. S'ils peuvent voler vite et beaucoup aux
ennemis de leur nation, ils ne manquent pas de le faire; mais si le théâtre de
leurs vols légitimes est trop éloigné, il n'est pas rare de les voir chercher
chez les peuplades amies, par exemple, les Pends-d'Oreilles ou les
Têtes-Plates, ce qu'ils auraient trop de peine à trouver ailleurs. II y a
quelques jours, les trois frères du Grand-Lac, à l'un desquels des
Têtes-Plates ont trois fois fait grâce de la vie, sont venus avec de bons et
beaux chevaux pris chez les Pends-d'Oreilles, qui venaient de laisser la vie à
deux de leurs gens. Déjà deux fois auparavant, après de semblables méfaits, le
Grand-Lac, malgré mes vives réclamations, n'avait pas eu le courage de les
blâmer. C'est que, chez les Pieds-Noirs, les gens riches, qui s'avisent de
blâmer les méchants qui ne possèdent rien, n'ont rien à gagner et tout à
perdre. Comme il n'y a ni autorité légitime chez les uns, ni conscience chez
les autres, un second vol ou un coup de fusil n'est pas chose rare.
» Dans ces vols
cependant, il est une chose qui excuse, jusqu'à un certain point, le silence du
chef dont je viens de parler : c'est le vol de deux chevaux fait à son
détriment par un jeune Tête-Plate ; mais cet acte préalable ne peut assurément
justifier les représailles; car, outre que restitution lui a été promise, il
savait bien que le voleur en question était comme rejeté de sa peuplade; qu'il
ne faut pas l'imiter; qu'il ne faut prendre exemple que des bons qui tous
désirent vivre en paix avec les Pieds-Noirs, etc. Mais on a beau le leur dire
et le leur rappeler, on sent que ces raisons entrent difficilement dans leurs
têtes et encore moins dans leurs cœurs,
qui n'ont ni la droiture ni la générosité de leurs alliés. A part ces
misères et quelques fausses maximes qui viennent des blancs, le reste et
jusqu'aux efforts que tente l'enfer pour ressaisir une proie qui lui échappe,
tout ce qui se fait en ce moment dans ce pays annonce que le jour de sa
régénération n'est pas éloigné. Ce qui est bien consolant encore pour nous,
c'est que cette régénération, si les choses continuent, sera due en grande
partie à la conduite, aujourd'hui exemplaire, du fort.
» Tous les jours,
après la messe, j'apprends les prières aux enfants; tous les soirs, les hommes
se les rappellent mutuellement; à six heures du soir ceux-ci font, dans ma
chambre, la prière en commun; après quoi je leur fais une instruction; puis
vient le tour des femmes. Maintenant ces femmes, baptisées et mariées
légitimement ou se préparant au baptême et au mariage, font dire à leurs maris,
qui se sont presque tous approchés des sacrements : -- « Mon Dieu ! quelle
différence! » -- Cette différence, en effet, est si sensible, qu'elle saute aux
yeux de tous les sauvages, qui affluent dans le fort et ne s'en retournent
qu'après être venus m'assurer « qu'eux aussi ils veulent connaître et suivre le
chemin du ciel, puisque ce n'est que là et dans le ciel que se trouve le vrai
bonheur. » -- Que racontent-ils
lorsqu'ils sont de retour dans leurs familles?
De nouveaux visiteurs, mieux disposés que jamais à l'égard du fort et au
sujet de la prière, le disent assez.
» Il me reste à
vous donner une nouvelle bien consolante. Chemin faisant avec le camp des
Péganes, j'ai pu baptiser quatorze petits enfants de la nation des Corbeaux,
tant j'ai trouvé bien disposée une partie de leur peuplade qui se rendait chez
les Gros-Ventres. Ils désirent de vous revoir parmi eux. Dans cette espérance,
ils iront à votre rencontre au printemps prochain. De loin comme de près, mon
révérend Père, je ne cesserai de faire des vœux pour le succès d'une entreprise
à laquelle il avait plu à la divine bonté de m'associer dès le commencement. Il
me sera toujours permis de faire, par mes prières, ce que je ne ferai plus par
mes œuvres.
» Je suis, etc.
» N. POINT, S. J. »
Le projet d'aller
au secours de ces pauvres malheureux n'a jamais été abandonné. A chaque
printemps ils envoient aux Robes-Noires des invitations pressantes de venir
s'établir au milieu d'eux, afin de les instruire de la voie du Seigneur. Dans
le courant de cette année, nous avons reçu des invitations de la part des
Pieds-Noirs, des Corbeaux, des Assiniboins, des Sioux, des Ponkas et des
Omakas, avec plusieurs autres tribus; le nombre de ces Indiens dépasse le
chiffre de 70,000. Un grand nombre d'enfants et plusieurs adultes ont reçu le
baptême. Le vaste désert qu'ils habitent n'a pas un seul prêtre en ce moment!
Depuis quinze ans ils demandent des pasteurs!
Permettez-moi,
mon révérend Père, de demander le secours de vos saints sacrifices et de vos
prières, et veuillez recommander les pauvres sauvages au bon souvenir des âmes
pieuses de votre connaissance, afin que le Seigneur daigne exaucer ces
malheureux et envoyer de dignes et bons pasteurs dans cette vaste vigne, si
longtemps abandonnée et qui promet une bien ample moisson.
En union de vos
saints sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être avec le plus profond
respect et la plus grande estime,
Mon révérend et cher
Père,
Votre
très dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ,
P.-J.
DE SMET, S. J.