pag. 125 home

news

-1 ^ +1
1855 - lettre 11 - L'Indien Jean-Baptiste.

L'INDIEN JEAN-BAPTISTE

L'INDIEN JEAN-BAPTISTE

 

Cette petite histoire nous est racontée par le P. De Smet, dans une lettre datée du 6 décembre 1854.

 

...... Si vous avez un coin vide, que vous voudriez remplir sans perdre de vue nos Indiens, voici un trait qui n'est guère sauvage. Je doute que vos Précis historiques en contiennent beaucoup de plus piquants.

 

Parmi les Indiens convertis sur la frontière du Canada, se trouve un certain Jean-Baptiste, dont j'ignore le nom de famille. Ce sera, sans doute, une combinaison de sons et de consonnes, formant un de ces mots épouvantablement longs, que les Anglais appellent d'une manière très significative jaw-breakers ou casse-mâchoires.

 

Jean-Baptiste avait, dans le temps, escamoté. Lors de sa conversion, la Robe-Noire lui enjoignit la restitution de deux piastres au ministre calviniste du voisinage. Jean-Baptiste se présente donc chez le ministre, et le dialogue suivant s'engage: – « Eh bien, que veux-tu ? » dit le prédicant. – « Moi t'avoir volé !  Robe-Noire dire à moi : « Jean-Baptiste, » rends l'argent volé. » – « Quel argent ? » – « Deux piastres, volées à toi par moi, mauvais sauvage; moi aujourd'hui bon Indien; avoir l'eau du baptême sur le front; moi enfant du Grand-Esprit. Tiens, prends ton argent. » – « C'est bien. Ne volez plus. Bonjour, Jean-Baptiste. » – « Bonjour, pas assez : moi vouloir autre chose. » – « Et que veux-tu ? » – « Moi vouloir un reçu. » – « Un reçu !  Qu'as-tu besoin d'un reçu ?  La Robe-Noire t'a-t-il dit de le demander ? » reprit le ministre, étonné de cette proposition. – « Robe-Noire ne rien dire; c'est Jean-Baptiste (se montrant du doigt) vouloir un reçu. » – « Mais pourquoi vouloir un reçu ?  Tu m'as volé et tu me rends; c'est bien assez. » – « Pas assez; écoute : Toi vieux, moi jeune; toi mourir sans doute premier; moi mourir après toi. Comprends-tu ? » – « Non !  qu'est-ce que cela veut dire ? » – «  Écoute encore. Cela vouloir dire beaucoup; cela vouloir dire tout. Moi frapper à la porte du ciel; le grand chef saint Pierre ouvrir et dire : « C'est toi, Jean-Baptiste; et que veux-tu ? » – « Mon chef, moi vouloir entrer dans la loge du Grand-Esprit. » – « Et tes péchés ? » – « Robe-Noire m'avoir pardonné. » – « Mais ton vol au ministre ?  As-tu rendu l'argent ?  Montre-moi ton reçu. » – « Maintenant tu voir le cas du pauvre Jean-Baptiste, pauvre Indien sans reçu !  obligé, pour te trouver, de galoper par tout l'enfer. »

 

P. J. DE SMET, S. J.