LES
POTOWATOMIES
TRENTE-TROISIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
(Suite
de la vingt-septième lettre. Voir page 21 de ce volume.)
Anvers,
le 13 avril 1857.
Mon révérend Père,
Dans la livraison
du 1er janvier de cette année, vous avez publié, d'après une copie,
un fragment d'une de mes lettres sur les Potowatomies. Vous exprimiez
l'espoir que l'original était conservé. Il se trouvait à Termonde, et je vous
l'envoie sous ce pli.
Remarquez bien,
mon révérend Père, qu'une ligne a été omise à la page 21e de la
livraison. J'ai adressé cette lettre, non pas à ma mère proprement dite,
mais à la Mère de la Maison des Orphelins à Termonde, Mlle Isabelle
Lutens, digne supérieure
qui a bien mérité, du reste, que je l'appelasse ma bien bonne Mère.
Voici la fin de cette correspondance.
Un tombeau attire
l'attention dans ces parages; c'est le tombeau de l'Oiseau noir, grand
chef des Omahaus. J'en ai envoyé une petite esquisse aux Thérésiennes. Ce chef
s'était rendu célèbre par l'ascendant qu'il avait sur toute sa nation; il était
pour son peuple un objet de terreur et de respect, car les sauvages croyaient
qu'il avait sur eux, d'une manière surnaturelle, le pouvoir de vie et de mort.
Voici comment cette croyance s'accrédita. Il s'était procuré une grande
quantité d'arsenic, par l'entremise d'un marchand; celui-ci l'avait instruit en
même temps de la méthode de s'en servir; mais le méchant reçut bientôt sa
récompense. L'Oiseau noir l'invita le même jour à un festin parculier, et lui
administra adroitement une bonne dose de sa terrible médecine. Le marchand, au
grand plaisir de son hôte, mourut quelques heures après, dans d'affreux
tourments. Fier de son essai, l'Oiseau noir médita bientôt l'exécution d'un
coup perfide, et fit de grands préparatifs. Il expédia une partie de ses gens
pour la chasse, afin de tuer quelques buffles et quelques biches pour son
festin. Les principaux guerriers et les petits chefs étaient devenus jaloux de
l'ascendant que le grand chef avait exercé, depuis quelque temps, sur toute la
nation. L'Oiseau noir, informé de leur mécontentement et de tous leurs
murmures, invita à sa fête jusqu'au dernier de ceux qui avaient murmuré. Il
leur prodigua tous les égards et montra la plus grande cordialité à ses
convives, voulant, en apparence, se réconcilier avec eux et effacer les
mauvaises impressions que sa dureté et sa hauteur avaient causées. Dès que
chacun eut vidé son plat et que le poison eut déjà commencé à agir sur
quelques-uns, il jeta le masque et commença une harangue sur le grand pouvoir
du génie, ou manitou qui le guidait, et, élevant sa massue en signe de
triomphe, il les pria avec sarcasme et amertume, « d'entonner leurs
chansons de mort, si quelque sang de guerrier se remuait encore dans leurs
veines; ajoutant, avec l'accent de la vengeance, qu'avant le lever du soleil,
-- il était nuit, -- les corbeaux voltigeraient au-dessus de leurs loges, et
que leurs femmes et leurs enfants pleureraient sur leurs cadavres inanimés. »
Ce fut une nuit de confusion, de larmes, de crainte et de tumulte. Aucun
n'échappa au poison.
Toute la vie de
ce chef sauvage fut une chaîne de crimes et de cruautés. « Las enfin de verser du sang, » comme
s'expriment les Indiens, ou plutôt, poursuivi par les remords et le désespoir,
il s'est laissé mourir de faim. Avant d'expirer, il donna ordre à ses guerriers
fidèles de l'enterrer sur la plus haute des côtes, élévation d'environ 300
pieds, assis sur son plus beau coursier, ayant en face l'impétueux Missouri,
« afin de pouvoir saluer de loin, disait-il, tous les voyageurs. » Son tombeau ressemble à un monticule. Il est
surmonté d'une perche, à laquelle les sauvages attachent des drapeaux. On peut
facilement le distinguer à la distance de cinq à six lieues.
Notre bateau a
passé près du village des Omahaus, composé d'environ 1,400 âmes. Il est situé
au bout d'une belle prairie d'environ une lieue d'étendue, au pied des
collines. Personne ne s'est montré sur le rivage pour nous voir passer, de
crainte, à ce qu'il parait, que la petite vérole ne fût à bord et ne
s'introduisît parmi eux. Il y a deux ans seulement, par une imprudence
impardonnable du capitaine, cette maladie fut introduite dans les pays sauvages
par le même navire, et y causa des ravages affreux et inouïs dans les annales
indiennes : il y eut entre 25,000 et 30,000 morts dans l'espace de quelques
semaines. De 1,200 hommes de la tribu des Mandans, sept familles seulement ont
échappé à la contagion. Environ 80 guerriers de cette petite nation se sont
suicidés dans ces jours de calamité, quelques-uns de désespoir à la perte de
leurs enfants et amis, d'autres par crainte de devenir les esclaves de leurs
ennemis, et le plus grand nombre en disant qu'ils avaient horreur de voir
pourrir leurs corps en vie.
Le 11 mai,
j'arrivai à ma destination, et je quittai avec regret mes quatre nouveaux
enfants en Jésus-Christ et mes deux amis. J’eusse désiré beaucoup d'accompagner
ces messieurs dans leur longue course, si ma santé et les circonstances me
l'eussent permis, afin de visiter les nations nombreuses des montagnes.
A mon arrivée
parmi les Sioux, les chefs et les guerriers de la tribu des Jantons
m'invitèrent à un festin. Tous étaient assis en cercle dans une grande loge ou
tente de peaux de buffle. Chacun reposait son menton sur ses genoux; les jambes
étaient serrées contre le corps, position que ma corpulence ne me permettait
pas de prendre. J'étais donc assis comme un tailleur l'est sur sa table, les
jambes croisées. Chacun reçut un gros morceau de chevreuil dans un plat de
bois; ceux qui ne pouvaient finir leur portion emportaient, -- c'est la
coutume, -- le restant de leur assiette. J'étais de ce nombre et j'en avais
assez pour deux jours.
Le repas fini, je
leur fis connaître l'objet principal de ma visite parmi eux, c'est-à-dire, une
paix durable entre les Sioux et les Potowatomies, leurs voisins. Ayant discuté
les différents points, détruit les faux rapports qui séparaient les deux
nations, j'ai engagé les Sioux à faire des présents aux enfants de ceux de nos
Potowatomies qu'ils avaient tués, -- c'est ce qu'on appelle, en termes
sauvages, couvrir ou payer pour les morts, -- et de venir fumer
en frères avec eux le calumet de paix. La fête et le conseil se terminèrent
dans la plus grande cordialité. La même soirée, je leur ai fait une instruction
sur le symbole des apôtres et j'ai baptisé un grand nombre de leurs petits
enfants. Cette nation, dispersée sur une grande étendue, compte 32,000 âmes.
Le but de mon voyage
étant atteint, j'ai saisi la première occasion pour retourner à ma mission. Les
sauvages d'ailleurs avaient déjà levé le camp pour aller rejoindre les buffles
qui s'éloignaient. Mon navire, cette fois-ci, n'était rien autre chose qu'un
arbre creusé, qu'on appelle canot, ayant 10 pieds de longueur sur à peu
près 1½ de largeur. Je pouvais tout juste m’y asseoir. Déjà auparavant, j’avais
traverse le fleuve dans ces sortes d'embarcations dangereuses; mais toujours
avec crainte. Maintenant j'avais cent vingt lieues à descendre sur le plus
périlleux et le plus impétueux des fleuves, et il le fallait, car je n'avais
point d’autre occasion. Heureusement j'étais accompagné de deux pilotes très
adroits, qui, en pataugeant à droite et à gauche, lançaient, avec la vitesse
d'un dard, à travers les nombreux chicots dont le fleuve rapide est parsemé, la
barque fragile que le moindre choc ou obstacle eût renversée. Jugez de la
vitesse de son courant. En trois jours, voguant depuis quatre heures du matin
jusqu'au coucher du soleil, nous avons parcouru cent vingt lieues. Deux nuits
seulement j'ai dormi à la belle étoile, n’ayant qu'une robe faite de peau de
buffle pour lit et mon sac de voyage pour oreiller. Je puis vous l'assurer, mon
somme était aussi paisible et aussi bon que les meilleurs que j'aie eus dans ma
vie. Un bon appétit, -- car l'air est vif sur l'eau, -- nous préparait trois
excellents repas par jour. Mes compagnons étaient bien pourvus de pain, de
beurre, de sucre et de café; la chasse en même temps était si abondante, que
nous faisions notre choix parmi le gibier. Jamais je n'avais vu autant de
canards, d'oies, d'outardes, de cygnes et de dindes sauvages, que pendant ce
court voyage. A notre dernier campement, un grand cerf, attiré sans doute par la
vue du feu qui petillait à nos pieds, s'approcha de nous en battant des pieds
de devant. Peu s'en fallut que quelqu'un ne reçût une forte contusion ou n'eût
le crâne enfoncé par cet animal furieux. Il éveilla le pilote, qui, saisissant
le fusil couché à mes côtés, le déchargea à deux pouces de mon oreille. Ce coup
me fit lever en sursaut, sans toutefois m'effrayer.
Durant mon
voyage, à part les Sioux, je n'ai vu qu'un seul sauvage à la chasse de gibier,
et qu'un seul village, celui des Omahaus. Quel contraste avec la belle, petite,
populeuse Belgique! ! ! Les maisons ou huttes des Omahaus sont faites de terre,
et ont la formé d'un cône. Elles ont de 120 à 140 pieds de circonférence. Pour
les construire, ils plantent en terre de longues et grosses perches, courbent
et joignent tous les bouts, qui sont attachés dans l'intérieur à une vingtaine
de poteaux ou piliers. Ces perches sont ensuite couvertes d'écorces, sur
lesquelles on met à peu près un pied de terre et un gazon. Ces espèces de
demeures ressemblent à de petits monticules. Un grand trou, pratiqué au sommet,
laisse pénétrer la lumière et échapper la fumée. Le foyer est toujours au
centre. Chaque hutte contient de six à dix familles.
Un jeune créole
français vient de m'amener sa femme pour l'instruire dans notre sainte
religion. Il est descendu avec elle tout récemment d'au delà des Montagnes
Rocheuses, distance de onze à douze cents lieues. Le récit qu'elle m'a fait de
la vie que mène sa nation, les Ampajoots, est vraiment déchirant. Le sol est
des plus ingrats; il n'y a point de chasse du tout. S'ils se hasardent à sortir
de leur pays, leurs voisins, plus nombreux, les tuent sans miséricorde. Ils
sont sans habits, sans habitations et rôdent, comme les animaux sauvages, dans
les prairies, où ils vivent de racines, de sauterelles et de grosses fourmis.
Ils écrasent ces derniers insectes entre deux pierres, en font une espèce de
galette, qu'ils cuisent au soleil ou au feu, pour ensuite s'en régaler. Cette
pauvre femme sauvage, âgée d'environ vingt-cinq ans, n'avait jamais encore
mangé de viande. Son étonnement fut grand lorsqu'elle vit pour la première fois
des poulets, des cochons, des vaches et bœufs et autres animaux domestiques
rôder autour des habitations. Dès qu'elle sera assez instruite pour recevoir le
baptême, je la nommerai Isabelle, et vous en serez la marraine.
N'oubliez donc pas la pauvre Ampajoot dans vos prières.
Votre lettre de
juillet, dont vous faites mention, ne m'est pas parvenue. Les dangers sont
grands et la distance est de 2,000 lieues.
J'ai écrit la
même lettre à peu prés aux Thérésiennes.
Ma bonne Mère,
Votre
tout dévoué serviteur,
P.-J.
DE SMET, S. J.