1854 - lettre 10 - Chasses indiennes.
1er Octobre 1854
1er OCTOBRE 185467e
LIVRAISON
COLLECTION DE PRÉCIS HISTORIQUES, LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES
DIXIÈMELETTREDUP. DE SMET
CHASSESINDIENNES
Cincinnati,
collégeSaint-François-Xavier,
3 août 1854.
Mon révérend et bien
cher Père,
D'après ma
promesse, je vais vous entretenir de la chasse indienne. Si je réussis à rendre
ma narration claire, je m'en réjouirai et je ne me repentirai pas d'y avoir mis
du temps.
Être bon chasseur
et bon guerrier, voilà les deux qualités qui constituent le grand homme par
excellence chez toutes les tribus nomades de l'Amérique septentrionale. Je me
bornerai à vous parler de la première.
La chasse absorbe
toute l'attention du sauvage. La connaissance qu'il a acquise, par une longue
expérience, de la nature et de l'instinct des animaux est vraiment
merveilleuse; il s'en occupe dès sa tendre enfance, et dès que l'enfant est
capable de manier un petit arc, c'est le premier instrument que son père lui
met entre les mains, pour lui apprendre à faire la chasse aux petits oiseaux et
aux petits animaux. Les jeunes Indiens sont initiés à tous les stratagèmes; on
leur apprend avec autant de soin à s'approcher des animaux et à les tuer, qu'on
en met, dans une société civilisée, à apprendre aux enfants les éléments de la
lecture, de l'écriture, de l'arithmétique.
Un bon chasseur
indien connaît toutes les habitudes et tous les instincts de tous les
quadrupèdes qui sont les objets de la chasse; il sait les endroits qu'ils
fréquentent de préférence; il lui est essentiel de distinguer l'espèce de
nourriture qu'un animal recherche le plus, et le temps le plus favorable auquel
il quitte son gîte pour obtenir cette nourriture. Le chasseur doit être au
courant de toutes les précautions nécessaires pour éluder l'oreille attentive
et les instincts de ses futures victimes; il doit pouvoir apprécier la trace
d'un animal qui a passé, le temps qui s'est écoulé depuis son passage, et la
direction qu'il a prise. L'atmosphère, les vents, les pluies, les neiges, les
glaces, les forêts, l'eau sont les livres que l'Indien lit, qu'il consulte et
qu'il examine, lorsqu'il quitte sa loge pour aller faire une chasse.
Les tribus
nomades subsistent principalement par la chasse : la chair des animaux leur
procure la nourriture et les peaux leur fournissent le vêtement. Avant
l'arrivée des blancs, la manière de tuer les différentes espèces de gibier
était très-simple, et consistait ordinairement en stratagèmes et en piéges que
les sauvages tendaient aux animaux. Ils ont encore aujourd'hui recours à leur
ancienne méthode, surtout dans la chasse des grands animaux, lorsqu'ils n'ont
point de chevaux capables de les poursuivre, et qu'il leur manque la poudre et
le plomb nécessaires pour les tuer.
La trappe
préparée pour les bisons dans un enclos ou parc est une de ces anciennes
méthodes, et peut-être la plus remarquable dans son exécution; elle demande
beaucoup d'adresse et d'ensemble; elle donne une haute idée de la sagacité, de
l'activité et de la hardiesse du sauvage. Comme dans toutes les occasions
importantes, les jongleurs sont consultés et la chasse est précédée d'une
grande variété de pratiques superstitieuses. J'ai été témoin d'une de ces
scènes, au pied des Montagnes Rocheuses; elle mérite, je pense, d'être rapportée
dans tous ses détails; je tâcherai de vous en faire fidèlement le récit.
C'est un fait
assez connu que les bisons parcourent les grandes plaines de l'Amérique en
bandes ou troupeaux de plusieurs centaines, et bien souvent de plusieurs
milliers. Dans plusieurs de mes voyages, j'ai vu souvent de mes propres yeux,
aussi loin que je pouvais distinguer quelque chose dans ces immenses prairies,
des milliers et des milliers de ces nobles animaux se mouvoir lentement comme
un seul troupeau interminable et dans une même direction, broutant l'herbe à
mesure qu'ils s'avançaient. Ils avaient une apparence effrayante; leurs têtes
velues surtout inspirent la terreur à ceux qui ignorent les habitudes
pacifiques de ces quadrupèdes. Telle est leur timidité, qu'un seul homme peut
mettre en fuite des bandes considérables, quel qu'en soit le nombre. Quand ils
fuient, le bruit de leurs pas précipités et de leurs beuglements, au milieu des
colonnes de poussière qu'ils élèvent dans leur course, ressemble au murmure sourd
d'une tempête, mêlée de tonnerre, dont les coups se ralentissent à mesure qu'il
s'éloigne. La chair du bison américain est très-estimée et très-nourrissante,
elle est considérée comme le pain quotidien de toutes les tribus indiennes qui
habitent les grandes plaines.
Une tribu qui a
peu d'armes à feu, peu de coursiers pour courir les animaux, qui manque de
provisions pour se nourrir et de robes pour se vêtir (et telle était la
condition de nos Assiniboins), doit employer l'ancienne méthode ou chasse primitive,
qui existe de temps immémorial.
Les sauvages que
j'ai vus à cette chasse étaient campés dans un endroit convenable pour la
construction d'un parc ou enclos. Le camp dont je parle se composait d'environ
trois cents loges, ce qui représente deux à trois mille âmes. On avait choisi
pour campement la base d'une chaîne de collines, dont la pente douce offrait
une étroite vallée et une prairie, où toutes les loges furent dressées. En face
des coteaux se trouvait une vaste et belle plaine.
Après la construction
des loges, un grand conseil est convoqué; tous les chefs et les chasseurs y
assistent. Ils choisissent en premier lieu une bande de soldats pour empêcher
les chasseurs de quitter le camp, soit seuls, soit en bandes détachées, de peur
que les bisons ne soient, inquiétés et forcés de s'éloigner du campement. La
loi est très-sévère sous ce rapport : non-seulement tous les Indiens du camp
doivent s'y conformer, mais elle frappe aussi les voyageurs, quand même ils
ignoreraient le lieu du campement ou qu'ils ne sauraient pas qu'une chasse ou
parc devrait avoir lieu. S'ils font lever ou effrayent les animaux par
accident, ils sont aussi punissables; toutefois ceux du camp qui transgressent
la loi sont punis avec plus de rigueur. Leurs fusils, leurs arcs, leurs flèches
sont brisés, leurs loges coupées par morceaux, leurs chiens tués, toutes leurs
provisions et toutes leurs peaux enlevées. S'ils ont l'audace de refuser la
punition, ils sont fouettés à coups d'arc, à coups de bâton et de massue, et ce
supplice se termine souvent par la mort de plusieurs malheureux. Quelqu'un qui
mettrait du feu dans la prairie, soit par accident, soit par imprudence, ou qui
aurait contribué à éloigner les animaux d'une manière quelconque, n'échapperait
pas à une sévère bastonnade.
Dès que la loi
est promulguée, on commence la construction du parc ou enclos. Tout le monde y
travaille avec ardeur et avec joie, car c'est pour tous une affaire du plus
haut intérêt, d'où dépend leur subsistance pour plusieurs mois de l'année. Le
parc a une superficie d'environ un arpent de terre; pour le clôturer en forme
de cercle, les sauvages plantent en terre et fixent fortement des poteaux, dont
ils remplissent les distances avec des bûches, des branches d'arbre sèches, de
gros blocs de pierre, de la terre, des broussailles, en un mot avec tout ce
qu'ils peuvent trouver dans le voisinage. L'espèce de palissade qui forme ce
cercle n'a qu'une seule ouverture qui n'offre qu'un passage étroit. Devant
cette ouverture, est une pente de quinze à vingt pieds, qui s'étend entre deux
coteaux; cette pente va s'élargissant à mesure qu'on s'éloigne du cercle; aux
deux bords on fait encore de longues et fortes clôtures qui s'étendent au loin
dans la plaine ¹.
¹ Voici le plan de cette construction,
d'après un dessin à l'aquarelle, envoyé par le P. De Smet.
(*) Voici le plan de cette construction, d'après un dessin à l'aquarelle, envoyé par le P. De Smet.
1er Octobre 1854
A B C. Parc.
A C. Ouverture.
D. Pente.
A E et. C F.
Coteaux et clôtures.
G. Mât de
médecine.
Dès que ces
préparatifs sont achevés, les sauvages choisissent le grand maître des
cérémonies et du parc. C'est généralement un vieillard, un personnage distingué,
qui appartient à la bande du Wah-kon ou médecine, et
qui s'est rendu fameux dans l'art de la jonglerie, que les sauvages, comme je
l'ai déjà fait observer, regardent comme une science surnaturelle. On le juge
le plus capable de décider du moment favorable de faire entrer les bisons dans
le piége, et il a seul tout le pouvoir requis pour mettre la grande chasse en
mouvement. Il plante le mât de médecine au centre du parc et y attache les
trois charmes qui doivent attirer les animaux dans cette direction,
c'est-à-dire un morceau de drap écarlate d'une ou deux aunes, un morceau de
tabac et une corne de buffle. Chaque matin à la pointe du jour, il bat du
tambour, entonne ses cantiques de conjurations, consulte son Wah-kon privé et les Manitous, ou esprits qui guident
les animaux, pour connaître si le moment favorable est arrivé.
Il a à sa
disposition quatre gens, ou coureurs, choisis parmi les plus actifs, qui vont
chaque jour à la découverte des bisons et lui rapportent fidèlement le résultat
de leurs observations : ils disent à quelle distance du camp les animaux se
trouvent, quel en est approximativement le nombre, et dans quelles directions
les animaux marchent. Ces coureurs font souvent trente à cinquante milles en
diverses directions. Dans toutes leurs courses ils prennent avec eux une balle
de Wah-kon, que le grand maître leur confie; elle est
faite de poils de buffle et couverte d'une peau. Si les coureurs jugent que le
moment de la chasse est arrivé, ils envoient aussitôt un homme de leur bande au
grand maître, avec la balle et les bonnes nouvelles. Aussi longtemps que cette
balle mystérieuse est absente, le maître des cérémonies ne peut prendre la
moindre nourriture; il prolonge son jeûne rigoureux pendant toute la durée du
parc, ne touchant à aucune viande, à aucun mets qui ne soit trouvé ou ne vienne
de quelque animal tué dans le parc même. On reste quelquefois un mois et
davantage à attendre le moment favorable pour commencer la grande opération de
chasse; le grand maître alors se trouve réduit à de bien petites rations, à
moins qu'il ne prenne des arrangements avec sa conscience et qu'il ne mange
furtivement pendant la nuit. C'est probablement ce qu'il fait, car le grand
maître généralement ne parait pas plus jeûner que ses confrères du camp.
Supposons que
tout soit prêt et que tout paraisse favorable à la chasse. Le grand maître du
parc bat le tambour et annonce la nouvelle que « les bisons sont en
grosses bandes à la distance de quinze ou vingt milles. Le vent est favorable
et vient directement de l'endroit où sont les animaux ! »Aussitôt tous les cavaliers montent leurs
coursiers; les piétons, armés d'arcs et de flèches, de fusils, de lances,
prennent leurs positions, formant deux longues rangées, depuis l'extrémité des
deux clôtures qui partent de l'entrée du pare et s'étendent dans la plaine; ils
prolongent ainsi les lignes de cette clôture. Lorsque les piétons sont placés à
une distance de dix ou quinze pieds les uns des autres, les cavaliers
continuent les mêmes lignes, qui s'écartent de plus en plus à mesure qu'elles
s'étendent, en sorte que le dernier chasseur à cheval de la ligne se trouve
probablement à deux ou trois milles de distance du parc, et est à peu près à
une même distance du dernier chasseur de l'autre ligne dans une direction
transversale. Quand les hommes manquent, les femmes et même les enfants
occupent des places.
Après la
formation des deux lignes immenses, un seul Indien, sans armes, est envoyé sur
le meilleur coursier du camp dans la direction et à la rencontre des bisons. Il
s'en approche, contre le vent et avec la plus grande précaution; à la distance
d'environ cent pas, il se couvre d'une grande robe de buffle, le poil en
dehors, enveloppe son cheval autant qu'il le peut, et imite le cri plaintif
d'un veau de bison. Comme par enchantement, ce cri attire l'attention de tout
le troupeau; au bout de quelques secondes, plusieurs centaines de ces
quadrupèdes, entendant le cri plaintif, se dirigent vers le cavalier ou veau
moqueur. Ils vont d'abord à pas lents, ensuite au trot, enfin au galop. Le
cavalier ne cesse de répéter les cris du veau et dirige sa course vers le pare,
ayant soin de se tenir toujours à la même distance des animaux qui le suivent.
Lui seul, par ce stratagème, conduit tout le vaste troupeau de bisons par toute
la distance qui les sépare de ses compagnons, qui sont sur le qui-vive et
brûlent d'ardeur et d'impatience de se joindre au mouvement.
Quand les bisons
arrivent dans l'espace qui se trouve entre les extrémités des deux lignes, la
scène change; tout devient empressement. Les chasseurs à cheval s'élancent de
part et d'autre à bride abattue, et se rejoignent derrière les bisons. Aussitôt
le vent des chasseurs se communique aux animaux déroutés et effrayés qui
essayent d'échapper dans diverses directions; en même temps les piétons se
montrent. Les animaux, se voyant entourés et renfermés de toutes parts, excepté
la seule ouverture qui donne entrée au parc circulaire et qui est devant eux,
poussent des beuglements et des mugissements effroyables, et s'élancent en
avant avec toute la vitesse possible. Les lignes des chasseurs se ferment
graduellement, à mesure que moins d'espace est nécessaire; la masse des bisons
et les groupes des chasseurs deviennent de plus en plus compactes. Alors les
Indiens commencent à décharger leurs fusils à tirer leurs flèches, à lancer
leurs dards. Beaucoup d'animaux tombent sous les coups avant d'atteindre le
parc; le plus grand nombre toutefois s'avance vers l'entrée. Ils ne
s'aperçoivent que trop tard du piége qui leur est tendu; les plus avancés
tentent de revenir sur leurs pas, mais la foule effrayée qui les suit les force
de s'avancer, et ils se précipitent pêle-mêle dans l'enclos, au milieu des
hourras et des cris de joie de toute la tribu, et des décharges répétées des
fusils.
Dès que les
animaux sont dans le parc, on en ferme l'entrée et on les tue à coups de
flèches, de lances et de couteaux. Les hommes, les femmes et les enfants, au
comble de la joie par le succès de la chasse et du carnage des bisons, prennent
part à la grande boucherie, c'est-à-dire, qu'ils se mettent à écorcher et à
découper. Pour les regarder sans dégoût dans cette opération, il faut être un
peu fait à leurs habitudes et à leurs mœurs. Pendant qu'ils coupent et
tailladent les chairs, les femmes et les enfants surtout dévorent tout crus et
encore chauds les foies, les rognons, le cerveau, etc.; ils se barbouillent le
visage, les cheveux, les bras et les jambes avec le sang des animaux tués; de
tous côtés on n'entend que des cris confus; on parle à voix déployée;
quelques-uns se querellent. C'est un spectacle pittoresque, une scène vraiment
sauvage, un véritable pandémonium, difficile à décrire dans tous ses détails.
Dans la chasse
que j'ai essayé de vous dépeindre et à laquelle j'ai assisté, au delà de six
cents bisons furent tués.
Après la
boucherie, les peaux et les chairs sont mis en différents tas, et ces tas
divisés entre les familles d'une manière proportionnelle au nombre qui les
compose. Les chairs sont ensuite coupées en tranches et séchées; les os sont
pilés et on en extrait la graisse. Les chiens reçoivent aussi leur portion du
festin et dévorent tout ce qui reste dans l'arène du parc. Deux jours après la
chasse, tous les vestiges du carnage ont disparu.
Avant de se
séparer et de quitter le campement du parc, les sauvages y passent plusieurs
jours ensemble en festins et en réjouissances. Un de vos de Keyser
ou Verboeckhoven devrait venir assister à une de ces
scènes si animées de nos grands déserts; il y trouverait un sujet neuf pour un
grand tableau; le petit dessin qui accompagne ma description, ne peut vous en
donner qu'une bien faible idée.
Il y a un ancien
proverbe qui dit « qu'une moitié de la terre ne sait pas comment vit
l'autre moitié. »Les sauvages de
l'Amérique, qui vivent de ce que le sol leur donne spontanément, peuvent bien
en dire autant : les troupeaux innombrables de bisons, qui parcourent les
vastes plaines, servent de pain quotidien aux tribus nombreuses du grand
désert.
Les Soshocos sont comme la plus infime des races de ce vaste
continent. Les Américains les appellent les pauvres diables, et les
voyageurs français et canadiens les distinguent par la dénomination de dignes
de pitié. Ils parcourent les plages désertes et stériles d'Etuah, de la Californie, et la partie des Montagnes
Rocheuses qui s'étend dans l'Orégon. Dans mes
missions et dans mes voyages, j'ai rencontré plusieurs fois des familles de ces
pauvres Soshocos; ils sont vraiment dignes de pitié.
J'ai eu le bonheur de baptiser, avant leur mort, plusieurs de leurs enfants
malades.
Tandis que les
sauvages des plaines, qui se nourrissent de la chair des animaux, sont grands,
robustes, actifs et généralement bien vêtus de peaux d'animaux, le Soshoco, au contraire, qui se nourrit principalement de sauterelles
et de fourmis, est un être chétif, faible, maigre, à peine vêtu; il inspire des
sentiments de compassion à ceux qui traversent les pays stériles qu'il occupe.
Après vous avoir
donné la description de la chasse à l'enclos qui est en usage parmi les
Assiniboins, je vous montrerai le revers de la médaille, en vous faisant
connaître la grande chasse aux sauterelles qui se pratique parmi les Soshocos. Cette chasse vaut aussi, je pense, la peine
d'être mentionnée, surtout comme contraste de l'autre.
Une grande partie
du territoire soshoco est sablonneux et stérile,
couverte d'absinthes et d'artémises, où les sauterelles fourmillent; ce sont
surtout les endroits que ces pauvres Indiens fréquentent. Lorsqu'ils sont en
nombre suffisant, ils font la chasse ensemble. Ils commencent par creuser un
trou de dix ou douze pieds de diamètre sur quatre ou cinq pieds de profondeur;
ils s'arment ensuite de longs rameaux d'artémise et entourent un champ de trois
à quatre arpents, plus ou moins étendu d'après le nombre de personnes engagées.
Ils se placent à une distance d'environ vingt pieds les uns des autres; toute
leur opération consiste à frapper la terre, à effrayer et à faire lever les
sauterelles. Ils les chassent en approchant peu à peu du centre, où a été creusé
le trou pour recevoir les insectes. Le nombre en est si considérable que
souvent trois ou quatre arpents fournissent assez de sauterelles pour remplir
le trou ou réservoir.
Les Soshocos s'arrêtent dans cet endroit aussi longtemps que
dure cette espèce de provisions. Ils ont leurs goûts comme tous les autres
mortels : quelques-uns mangent les sauterelles en soupe ou bouillon; d'autres
les écrasent et en font une espèce de pâté, qu'ils durcissent au soleil ou au
feu; d'autres encore les mangent en appalas,
c'est-à-dire, ils prennent des baguettes pointues avec lesquelles ils enfilent
toutes les plus grosses sauterelles; ensuite ces baguettes sont fichées en
terre autour du feu, et à mesure que les insectes sont assez rôtis, les pauvres
Soshocos s'en régalent jusqu'à ce qu'il n'en reste
plus.
Ils vont ainsi
d'un endroit à un autre. Quelquefois ils rencontrent des lapins et des coqs de
bruyère, mais rarement un chevreuil ou d'autres animaux.
Le contraste
entre l'Indien des plaines et le Soshoco est frappant;
mais tout pauvres qu'ils sont, ils restent, comme les Hottentots, très-attachés
au sol natal.
Je quitterai
bientôt Cincinnati pour me rendre à Louisville au Kentucky et ensuite à
Saint-Louis. Si le temps me le permet, je continuerai de vous importuner avec
mes petits mémoires indiens, d'après les désirs que vous avez bien voulu
m’exprimer. Je vous donnerai entre autres choses la description d'une expédition
de pains, envoyée de la part de la nation des Corbeaux aux Pieds-Noirs.
J'ai recueilli les faits sur les lieux mêmes, dans ma mission, en 1851. C'est
dans les idées superstitieuses et religieuses des sauvages, dans leurs
expéditions de chasses et de guerres qu'on découvre le mieux leur caractère et
leurs mœurs. Je vous donnerai ces renseignements curieux aussi fidèlement que
je le puis.
Veuillez me croire,
Mon révérend et cher Père,
Votre tout dévoué serviteur et frère en Jésus-Christ.