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1870 - lettre 94 - Nouvelle Excursion parmi les sauvages. - Saint-Paul Colville.

SAINT-PAUL  COLVILLE

 

QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

 

Par une lettre datée de Saint-Louis, le 27 mai 1870, le R. P. De Smet nous annonçait son prochain départ pour les pays sauvages. C'est à l'âge de soixante et dix ans qu'il a entrepris cette nouvelle excursion.

 

Le Sioux city Daily Times du 9 juin 1870 disait : « Nous avons annoncé, hier, que le vénérable P. De Smet, l'apôtre des Indiens, le missionnaire connu du monde entier, est arrivé clans notre ville. Il se propose de prendre le premier bateau qui sera prêt, pour aller visiter toutes les stations indiennes situées entre notre territoire et la Grande-Rivière. Son compagnon de voyage est le R. P. Panken, hollandais d'origine, zélé missionnaire et très versé dans la connaissance des langues française, anglaise et allemande. L'excursion du P. De Smet parmi les Indiens n'a aucun caractère officiel : il n'est point envoyé par le gouvernement; c'est purement en acquit d'une promesse faite à quelques chefs des Peaux-Rouges, lors de sa dernière visite, qu'il se rend parmi les Indiens.

 

» Le P. De Smet est actuellement ce qu'était autrefois son confrère le célèbre P. Marquette, à l'origine de la colonisation de notre contrée. Ami des Indiens et des Américains, il jouit de toute leur confiance. Peu importe que les tribus sauvages soient en guerre avec les Blancs, la Robe-noire est aussi bien accueillie dans le wigwam des Peaux-Rouges que sous la tente du Blanc.

 

» II n'est personne, croyons-nous, dans toute l'étendue des États-Unis, qui connaisse les mœurs et le caractère des tribus sauvages aussi bien que le P. De Smet. Son expérience de près d'un demi-siècle lui a appris qu'aucune d'elles n'a jamais violé la première la foi des traités.

 

» On se rappelle qu'il y a deux ans le P. De Smet fut député officiellement, avec les membres du Comité de Paix, vers quelques peuplades en hostilité, à cette époque, avec le gouvernement de Washington. Son intervention ne servit pas peu à faire conclure une convention avec les Etats-Unis ¹.

 

¹ Voir les Précis Historiques. 1868, page 439 : Pacification faite par le R. P. De Smet des Sauvages révoltés, et traité de paix avec les États-Unis; et page 476 : La Pacification par la Robe-noire.

 

 

» Le veillant missionnaire est âgé de soixante et dix ans. Son extérieur et toutes ses aptitudes morales et physiques lui donnent le plus grand ascendant sur ces enfants terribles de la nature.

 

» Il fut envoyé, il y a déjà trente ans, vers les Pottowatomies et toutes les tribus qui sont à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Les fruits de ses travaux sont là, et attestent l'heureuse influence de l'Évangile pour la civilisation des peuples grossiers et nomades.

 

» Un peu plus tard, notre zélé pionnier se mit à l'œuvre au milieu des populations sauvages du Kansas. Ses succès y furent si grands que le gouvernement lui-même se vit obligé de les reconnaître publiquement.

 

» Dans le pays des Osages, tribu fixée à 40 milles du fort Scott et dans la mission de Sainte-Marie, un peu au delà de Topeka, on compte déjà plusieurs villages florissants, ayant leurs églises, leurs presbytères et leurs écoles, tous les éléments de prospérité, en un mot, pour rendre ces pauvres Indiens contents et heureux, et les faire vivre cri paix avec les Américains.

 

» Le P. De Smet va donc s'embarquer pour le fort Sully, et de là se diriger vers le fort Berthold, le fort Rice et la Grande-Rivière. Nous lui souhaitons le plus heureux voyage, et nous espérons que ses forces ne le trahiront pas pour travailler encore cette fois au bonheur des Indiens et des Blancs. »

 

 

Ce voyage a été heureux pour la situation et le salut des Sauvages. Nous avons reçu une lettre du R. P. De Smet, datée de l'Université de Saint-Louis, 29 août 1870. Elle donne une idée sommaire de cette dernière excursion dans le grand désert américain.

 

 

« Je regrette, dit le P. De Smet, de devoir être court, par suite des grandes chaleurs, qui semblent ne pas vouloir lâcher prise. En ce moment, le thermomètre, à l'ombre, est à 96 degrés Fahrenheit. Je me sens très affaibli et dans une espèce de prostration universelle, d'où, il me semble, j'aurai grand'peine à sortir. C'est pour vous donner signe de vie et pour vous demander de me donner souvent de vos nouvelles que je m'empresse de vous écrire. Je dois retarder l'envoi de quelques intéressants détails de ma dernière et longue excursion, sur une étendue de plus de six cents lieues sur le Missouri. Lorsque l'air frais de l'automne viendra me donner de nouvelles forces, je vous communiquerai quelques faits.

 

» Les fatigues de notre excursion n'ont pas été sans fruits et consolations. J'ai eu pour compagnon le R P. Panken, religieux rempli de zèle et de ferveur pour gagner des âmes à Dieu. Partout les Indiens nous ont reçus avec les démonstrations de la joie la plus vive et de l'amitié la plus sincère. Ils ont été très attentifs à toutes nos instructions religieuses et à tous nos bons avis sur leur situation présente vis-à-vis du gouvernement. Ils occupent de vastes réserves, ils sont habillés et reçoivent des provisions hebdomadaires en sucre, café, porc, farine et maïs. Sans cette assistance, ils périraient de faim et de misère, car les buffles, ci-devant leur pain quotidien, ont presque entièrement disparu de leurs terres. Partout les Indiens demandent avec instance des missionnaires. Il est à espérer que ce vif désir se trouvera enfin accompli au commencement du printemps prochain : le R. P. provincial m'en donne l'assurance.

 

» La nation des Dacotahs ou Sioux est divisée en un grand nombre de tribus, avec des noms distincts, qui forment un ensemble d'environ 80,000 âmes. C'est la nation indienne la plus nombreuse des États-Unis. Elle occupe un très vaste territoire.

 

» Dans cette dernière excursion, nous avons visité 15,000 a 20,000 Sioux, et le nombre de baptêmes d'adultes et d'enfants est monté à 434.

 

» Notre mission s'est étendue aux forts et aux postes militaires des deux bords du Missouri, sur une étendue de deux cent cinquante lieues. Nous devons la plus vive reconnaissance à tous les officiers, et nous n’avons qu'à nous louer de leur bonté et de leur charité à notre égard, pour rendre notre visite parmi eux utile et agréable. Ils nous ont facilité tous les moyens de remplir notre saint ministère auprès des soldats catholiques, qui forment la majeure partie ou les trois quarts dans tous les postes. La plupart des soldats se sont empressés de remplir leurs devoirs religieux. Le général en chef qui est sur le Missouri est un converti à notre sainte religion, et un fervent et zélé catholique. Plusieurs de ses officiers supérieurs étaient parmi les premiers à donner le bon exemple à leurs subalternes et à leurs confrères catholiques, en s'approchant du tribunal de la pénitence et de la Sainte-Table ¹. »

 

¹ Un officier très distingué de l'armée des États-Unis, le colonel Ortis, vient de faire aussi son abjuration du protestantisme et d'embrasser notre sainte religion.

 

 

Ainsi s'exprime le missionnaire. En attendant la réception de la lettre promise, nous en publierons une qui contient des faits antérieurs.

 

En mai 1869, le R. P. De Smet, étant sur le point de quitter la Belgique pour retourner à sa mission des Montagnes-Rocheuses, nous à laissé comme souvenir quelques lettres. Elles ont pour objet : 1° les Trois Tribus du Haut-Missouri; -- 2° le Père Dumortier et le Frère Mazella; -- 3° Saint-Paul Colville;-- 4° le Missionnaire de Seilles, de Bruges; -- 5° son Itinéraire, commencé en 1822. Nous avons publié les deux premières de ces lettres. Saint-Paul Colville, sujet de la troisième, est la résidence du R. P. Joset.

 

Le document qu'on va lire a été adressé par ce missionnaire au R. P. De Smet. Le commencement porte la date du 4 novembre 1866, et la suite, celle du 26 février 1867. Le P. Joset confirme de travailler avec zèle et succès dans les régions éloignées de l'Idaho. Il a déjà converti plusieurs tribus indiennes, qui habitent les parties supérieures du grand fleuve Colombie. Laissons-lui la parole.

 

 

Au R. P. De Smet.

 

« Saint-Paul Colville, 4 novembre 1866.

 

                   » Mon révérend Père.

 

» Je pense que de tous les missionnaires des Montagnes je suis dans la position la plus difficile. Les autres ont leurs néophytes plus ou moins isolés, plus ou moins éloignés du contact avec les Blancs, par conséquent, moins exposés à des tentations; ici, les néophytes se trouvent continuellement mêlés aux Blancs, qui leur donnent de la boisson autant qu'ils en veulent. La corruption les sollicite sans cesse; les calomnies contre le missionnaire sont continuelles; l'autorité des chefs est à peu près anéantie. Cependant un grand nombre d'entre eux n'ont pas fléchi le genou devant l’idole. Notre pauvre chapelle continue à être fréquentée; elle est même devenue trop petite.

 

» On a fait le mois de saint Joseph. Le jour de sa fête, il y a eu 121 communions. Vers la fin du mois, le grand saint m'a amené neuf infidèles qui demandaient le baptême. Pour la plupart, je ne les avais jamais vus; ils n'avaient probablement jamais parlé à un prêtre. Le samedi-saint, outre ces neuf baptêmes, j'ai eu à bénir trois mariages. Plusieurs familles étaient venues, contre leur usage, passer la fin du carême près de l'église, pour se préparer à faire leurs pâques. Saint Joseph, pour couronner son œuvre, outre les confessions qui ont duré presque toute la semaine-sainte, nous a amené une telle foule pour le jour de Pâques, que j'ai été obligé de biner; et, malgré cela, un bon nombre n'ont pu trouver place à la seconde messe.

 

 

» 26 février 1867.

 

» Cette lettre a été bien longtemps interrompue. J'en suis bien aise, à cause des bonnes nouvelles que j'ai à vous donner. La sainte Vierge a, comme de coutume, écrasé la tète du vieux serpent. Au mois d'août, pendant la neuvaine qui précède l'Assomption et pendant l'octave, l'église avait été beaucoup plus fréquentée qu'a l'ordinaire; mais notre ennemi ne perd jamais courage. Il a semé la désunion parmi les chefs, il a tenté et fait tomber le meilleur. Aussitôt le jeu, les pratiques de sorcellerie, l'ivrognerie et d'autres vices qu'on ne nomme pas se sont montrés tête levée. On en était là quand j'ai commencé cette lettre, je n'y voyais pas de remède.

 

» Nous avons fait la neuvaine pour la fête de l'Immaculée Conception avec toute la solennité dont nous étions capables. Il y a eu près de 50 communions le jour de la fête. Alors je dis à mes gens : « Vous allez voir comme notre Mère va traiter le vieil ennemi. »  Elle a beaucoup surpassé mes espérances : comme par enchantement, les Sauvages arrivent de tous côtés, se réunissent aux chefs, fréquentent l'église et les sacrements. Le chef tombé se relève solennellement, malgré les efforts de l'enfer.

 

» Les quatre jours qui ont précédé la fête de Noël ont été heureux. Je les ai passés au confessionnal, jusque bien avant dans la nuit. Le quatrième dimanche de l'avent, après la grand'messe et l'instruction, je fus agréablement surpris de voir entrer environ 200 Sauvages. Ils n'avaient pas trouvé place à l'église pour la messe, et ils avaient eu la patience d'attendre une heure et demie dans la neige, pour pouvoir au moins faire leurs prières à l'église.

 

» A la Noël, je leur ai dit de se diviser; que les plus robustes pouvaient venir à la messe de minuit, les autres à celle du matin. Je vais vous dire ce qui m'est alors arrivé, quoique je m'expose à être blâmé par vos rubricistes, comme je l'ai été par ceux de Conville. A la messe de minuit, l'église était remplie jusqu'au banc de communion. J'ai dit immédiatement la seconde messe pour l'action de grâces, en vertu du privilége que nous avons reçu. Au point du jour, l'église était de nouveau pleine et on restait encore à la porte. Je prévins mon monde de se tenir debout, afin qu'on pût se serrer davantage; néanmoins tous les Sauvages ne purent entrer. Force fut de fermer la porte pour pouvoir allumer les cierges. Si vous aviez été à ma place, mon révérend Père, que vous aurait conseillé votre cœur de missionnaire, en pensant à ces pauvres gens venus de 20, 30, 40 et même 60 milles pour cette fête de Noël, et qui allaient manquer la messe, parce que notre église est trop petite ?  Voici ce que j'ai fait. Au Credo, j'ai envoyé un acolyte demander au chef s'il y avait beaucoup d'Indiens au dehors ?  « Beaucoup, »  me fut-il répondu. Le cas théologique était nouveau. La permission de biner, me disais-je, n'est que la permission d'ajouter une messe à celle que le prêtre peut dire chaque jour; or, aujourd'hui il peut dire trois messes, et, après tout, sacramenta propter homines. J'ajoutai une quatrième messe aux trois de Noël. Je pense que Pie IX le pardonnera facilement à un cœur sauvagié, et vous aussi, sans doute, taon bon Père ?

 

» Le P. Van Gorp était alors à l'Immaculée-Conception. Il prêchait aux Blancs, qui généralement ne s'entassent pas beaucoup dans leur belle chapelle. La nôtre est une vraie image de Bethléem, sauf les ornements d'autel; mais je crois que Jésus y trouve des ornements de son goût dans les cœurs des pauvres. Le chef me disait, un jour, dans un moment de dépit : « Je suis content de voir qu'il n'y a de Dieu que pour les Sauvages. »  Je ne lui répondis rien; mais je me disais à moi-même : Beati pauperes; bienheureux les pauvres !

 

» Les chefs se sont unis. Bien souvent Lucifer a essayé de semer la discorde, mais Marie l'a chaque fois forcé de baisser la tète. Soutenus par leurs jeunes gens, ils ont fait disparaître presque tous les désordres publics. Il y a trois ans, je comptais, dans la petite tribu des gens des lacs, vingt-huit unions scandaleuses, ce qui fait environ la moitié de la nation; aujourd'hui il n'en reste que quatre, et ces gens ont été réduits à s'expatrier parmi les Chaudières. Il y en a très peu de mauvais, qui devront se soumettre, ceux qui portaient la tête haute étant déjà rentrés dans le devoir. Le jeu, les sorcelleries sont bannis de tous les camps des chefs; les cas d'ivrognerie sont devenus très rares.

 

 

» D'un autre côté, les Sauvages sont très assidus à l'église, matin et soir, les hommes surtout. Depuis Noël jusqu'à présent, ils m'ont laissé bien peu de repos. A chaque instant, des confessions de deux, trois, quatre, dix ans et plus. Actuellement ils sont dispersés pour la chasse; mais le jour des Cendres notre église sera de nouveau trop petite, et je passerai le temps du carnaval au confessionnal. A Pâques, on les reverra presque tous. Nous allons redoubler d'efforts pour solenniser le mois de saint Joseph.

 

» Je pense qu'aucun de nos missionnaires ne doit refuser autant de chapelets que moi. On vient me dire : « Nous n’avons pas un seul chapelet dans la loge; »  ou : « Depuis deux ans, je dis mon chapelet sur mes doigts. »  Et je dois refuser cette consolation !

 

» Mes pauvres gens me disent souvent : « Père, quand bâtirons-nous une église ? »  Je ne leur dis pas : Quand nous aurons de quoi; cette réponse ne les satisferait guère; mais je leur dis : « Quand vous serez fixés quelque part,... quand vous aurez conclu la paix avec les soyapi (les Blancs). A quoi bon bâtir là où l'on n'est pas sûr de rester ? »

 

» Ne perdez pas patience, mon révérend et bien cher Père; continuez votre œuvre. Quoique bien loin des Montagnes, vous en êtes encore l'apôtre par les efforts de votre charité. Au ciel, combien vous serez étonné de vous voir entouré d'enfants qui vous étaient inconnus !  Filii tui de longè venient. Les missionnaires ne portent pas tous ce nom, ne sont pas tous connus pour tels, sinon de Dieu. Ils le seront un jour, ceux qui de loin pratiquent l'apostolat de la charité, l'apostolat de la prière. Sans la ferveur des uns et des autres, les missions seraient impossibles.

 

Tels sont, mon révérend Père, les principaux faits que me rapporte la lettre du R. P. Joset.

 

Agréez, mon révérend Père, l'assurance de ma sincère amitié.

 

                                                                           P. J. DE SMET, S. J.