SÉJOUR CHEZ LES
POTTOWATOMIES, EN 1866
SOIXANTE-HUITIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Cette lettre est la
troisième que le R. P. De Smet nous a adressée sur sa dernière excursion.
Mission
de Sainte-Marie parmi les Pottowatomies, 28 juillet 1866.
Mon révérend et
cher Père.
J'ai visité de
nouveau la mission de Sainte-Marie. M'y trouvant au milieu de mes chers
confrères en Jésus Christ, après une excursion de quatre mois dans les hauts
parages du Missouri, et voyant l'état florissant de cette mission bénie de
Dieu, mon cœur a été rempli de consolation et de joie. Je me propose donc de
vous donner, dans cette lettre, une idée de son état actuel et de l'influence
qu'elle continue d'exercer dans le pays, sous le nouveau régime qui le
gouverne.
La mission de
Sainte-Marie poursuit sa petite marche sans faire beaucoup de bruit, tranquille
au milieu des changements rapides qui s'opèrent, tant dans son sein que parmi
les peuples environnants. Les Pottowatomies, qui professent le christianisme,
sont fidèles à leurs devoirs religieux. Leur assiduité à l'office divin fait
l'admiration de tous ceux qui les connaissent. Ils prennent un soin particulier
de l’instruction de la jeunesse; leurs missionnaires n'ont plus aucun reproche
à leur adresser, comme il y a quelques années; aussi, les deux écoles
sont-elles très florissantes. Celle des garçons, confiée aux Frères coadjuteurs
de la Compagnie, compte 140 élèves pensionnaires; l'école des filles, confiée aux
Dames du Sacré-Cœur, compte une centaine de pensionnaires. La conduite de tous
ces enfants mérite les plus grands éloges, tant sous le rapport religieux que
sous le rapport des progrès qu'ils font dans les sciences. L'année dernière, le
vice-président des États-Unis, M. Foster, et le sénateur, M. Doolittle, les ont
honorés de leur présence, ont examiné diligemment la plus grande partie des
élèves, et envoyé à Washington un témoignage qui n'est pas moins l'expression
fidèle d'un cœur droit et généreux, qu'il est glorieux pour les catholiques.
Les Américains connaissent si bien le prix de l'éducation religieuse que nous
donnons à la jeunesse, qu'ils importunent constamment les Pères et les Dames de
la mission pour placer leurs enfants dans nos écoles. Toutes les places y sont
prises, et, si on doublait les maisons, elles seraient aussitôt remplies.
L'usage des
liqueurs fortes, qui est en général le fléau des tribus indiennes, semble se
modérer en proportion de la facilité qu'on a de les obtenir. Depuis trois ou
quatre ans, aucun crime considérable n'a été commis parmi eux. Un bon nombre de
familles vivent dans l'aisance : leurs fermes et leurs habitations peuvent
être comparées à celles des Américains qui les environnent. Le chemin de fer
qui, dans quelques années, unira les États de l'orient à ceux de l'occident,
traverse le territoire Pottowatomie. Ce chemin leur donne plusieurs grands
avantages : il rehausse le prix des terres, facilite l'échange des productions,
ouvre une voie de travail lucratif aux jeunes gens industrieux. Beaucoup
d'Américains s'établissent parmi nos Indiens; les uns marient leurs filles, les
autres achètent le surplus des terres; quelques-uns bâtissent près de la
mission, attirés principalement par le voisinage de l'église et des écoles.
Sainte-Marie est le centre d'un vaste champ d'opérations pour les
missionnaires. Leurs travaux parmi les catholiques s'étendent à plus de 200
milles de Sainte-Marie. Outre le supérieur de cette mission, qui est le pasteur
des Indiens établis sur une surface de dix lieues carrés, deux autres Pères
desservent les nouveaux établissements qui se forment et augmentent tous les
jours. Le R. P. Louis Dumortier visite toutes les six semaines vingt-quatre
stations de Blancs, dans lesquelles les catholiques sont déjà très nombreux.
Dans l'espace d'environ trois ans, il a bâti quatre petites églises en pierre,
et il projette d'en bâtir sous peu plusieurs autres. Je vous cite ce fait pour
vous donner une idée de la besogne d'un missionnaire dans ces parages et du zèle
de votre ancien condisciple d'Alost ¹. Toutes les courses se font à
cheval.
¹ Au collège, le R. P. Dumortier
portait le nom de famille de sa mère : Cousin, parce qu'il avait quitté
la France avant d'avoir satisfait aux lois de la conscription.
(Note
de la rédaction.)
Ce bon Père
m'écrivait dernièrement ces lignes, qui feront plaisir : « Vous me
demandez des détails de nos travaux apostoliques; je crois ne pouvoir mieux
vous satisfaire qu'en vous envoyant une petite esquisse géographique qui vous
mettra au courant de nos missions du Kansas ¹. Vous y verrez les succès
et les difficultés. Les rives du Kansas et de ses tributaires n'offrent guère
que des forêts et des terres incultes. Beaucoup de petites missions y sont
maintenant établies. Les chrétiens s'assemblent autour d'elles; ils viennent y
demeurer avec leur famille, de sorte que ces missions forment déjà autant de
centres catholiques. La grande difficulté est le manque de missionnaires. Nos
travaux sont au-dessus des forces d'un seul missionnaire. La grande distance
qui se trouve entré les différentes missions, les abondantes neiges de l'hiver,
les dégels du printemps, les débordements des rivières, les mauvaises routes,
l'absence de ponts, sont autant d'obstacles à mes voyages. Je ne puis visiter mes
bons catholiques que toutes les cinq ou six semaines. En faisant ma tournée
ordinaire, j'ai réussi à faire bâtir quatre petites églises en pierre. Celle
qui se trouve sur l'Elboncreek n'est pas entièrement achevée; cependant j'y dis
déjà la sainte messe. Chacune des églises me revient à 11,000 francs, dont
9,000 francs seulement ont été payés. La libéralité des pauvres habitants est
notre seule ressource. Je crois donc, mon révérend Père, pouvoir me recommander
à la générosité de vos amis et de vos connaissances, espérant que nos bons
catholiques, qui vous ont si souvent témoigné l'intérêt qu'ils portent à nos
Sauvages du nord, tendront encore une fois leur main charitable à nos pauvres
missions. »
¹ Cette lettre est accompagnée d'une carte géographique des bords du Kansas.
Elle est tracée à la plume et renferme l'emplacement des églises,
l'agglomération des maisons, le nombre des habitants de chacun des groupes, et
la distance à parcourir depuis la résidence des missionnaires.
(Note
de la rédaction.)
La divine
Providence s'est toujours montrée favorable à la mission de Sainte-Marie,
surtout au milieu des tempêtes, des mouvements politiques du Kansas et de la
position des tribus indiennes dans le territoire du Kansas, devenu État de
l'Union. A différentes reprises, son existence a semblé menacée. Dernièrement,
au moment le plus critique peut-être dans l'histoire de la nation, elle a donné
aux Pottowatomies, dans la personne de leur agent, M. Palmer, excellent
catholique, non-seulement un ami sincère, mais encore un protecteur sage et
dévoué. Par ses soins, la nation vient de conclure avec le gouvernement un
traité qui semble devoir affermir la résidence des Pottowatomies dans ce pays.
En vertu de ce traité, chaque Indien a reçu sa portion de terre. Ceux qui
veulent se faire citoyens et en sont jugés dignes par un comité établi à cette
fin, peuvent le faire immédiatement. Ceux qui sont en bas âge doivent attendre
l'âge de vingt et un ans; jusque-là ils ne peuvent vendre leurs terres, et ils
continuent d'avoir droit aux écoles. Ceux qui sont en age, mais qui ont commis
quelque faute ou n'ont fait preuve d'aucune industrie, sont jugés incapables
d'être citoyens, obligés d'attendre quelque temps et de mériter cet honneur par
une vie industrieuse et une conduite irréprochable.
Il est mort, dans
cette mission, le 3 septembre 1862, un Frère coadjuteur qui avait été, pour ses
confrères et pour les Indiens, un modèle de toutes les vertus. Né en 1803,
Pierre Karelskind, Allemand d'origine, était entré dans la Compagnie de Jésus
au Missouri, en 1837. « Dès sa tendre enfance, écrivait le curé de Hangalle,
diocèse de Nancy, il a été un sujet d'édification pour tous mes
paroissiens. » Il le fut plus tard
pour ses frères en religion et les Sauvages, et se montra jusqu'à la mort un
parfait et saint religieux. Sa charité, sa douceur et sa piété relevaient
encore son exactitude dans l'observation des règles et des vœux. Cette charité
s'exerçait à toute heure, la nuit comme le jour, avec une constance
infatigable. Il fut successivement employé comme jardinier, boulanger,
dépensier, cuisinier, sacristain et maître d'école pour les jeunes sauvages
Pottowatomies. Sans préférence pour aucune de ces charges, il se soumettait à
tous les désirs de ses supérieurs. Depuis longtemps, sous le gouvernement de
Louis-Philippe, il avait obtenu le diplôme d'instituteur; il savait le latin,
l'anglais et l’allemand; ce qui permettait aux supérieurs d'élever un peu le
Frère Pierre au-dessus de la condition ordinaire des religieux de son rang. Le jour
et la nuit, il était avec ses élèves, les accompagnant partout. Il avait
surtout une sollicitude toute maternelle pour les enfants malades, qu'il
soignait comme une Sœur de charité. Le Frère Pierre leur donnait l'exemple de
toutes les vertus. Son humilité et son affabilité lui attachaient tous les
cœurs. La politesse était un des traits de son caractère. Interrogé par son
supérieur s'il n'était pas fatigué d'enseigner : « Mon unique désir,
répondit-il, est de vivre et de mourir dans la place et l'emploi qu'il a plu à
la divine Providence de me désigner » par mes supérieurs. » Sa seule plainte, si c'en était une,
consistait à dire « qu'il n'avait pas assez de temps pour ses exercices
spirituels. » Heureux regret ! C'est une des meilleures preuves d'un cœur
pieux et de la confiance que mérite un inférieur. Il répétait alors ces paroles
de Thomas à Kempis : « Je le désire ainsi, Seigneur; daignez suppléer
vous-même à ce qui me manque ! » La
mission de Sainte-Marie perd dans le Frère Karelskind un membre édifiant et un
ouvrier laborieux dans la vigne du Seigneur; mais nous pouvons espérer qu'elle
aura gagné un intercesseur dans le ciel.
Puisse la Vierge
immaculée, que les Pottowatomies ont choisie pour leur patronne, leur continuer
ses secours puissants, au milieu des difficultés et des dangers auxquels ils
sont sans cesse exposés de la part de leurs ennemis !
En union de vos
sacrifices et de vos prières, j'ai l'honneur d'être, mon révérend et cher Père,
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.
P. S. -- J'inclus ici une lettre que j'ai reçue
du gouverneur de Montana, le général Meagher, ancien élève de Stonyhurst, à
laquelle vous donnerez, j'espère, place dans les Précis Historiques.
LETTRE
DU GOUVERNEUR DE MONTANA.
Cette lettre traite de
l'importance du territoire de Montana, de ses ressources, de son avenir, de sa
condition sociale.
« Hôtel
du gouvernement, ville de Virginie, 10 février 1866.
» Révérend Père P.
J. De Smet, à Saint-Louis.
» C'est une bien
grande satisfaction pour moi de voir que Montana tend à devenir l'une des
contrées les plus prospères et les plus puissantes des territoires que les
Montagnes-Rocheuses ont ajoutés aux deux versants de notre Grande-Union. Il
faudra plusieurs années avant que l'on puisse, même approximativement, en
déterminer l'importance. Ce ne sera que lorsque de vastes opérations auront été
tentées sur plusieurs points, que les personnes les plus compétentes dans ces
sortes de matières pourront former un état des immenses richesses enfouies dans
les eaux et les montagnes de ce territoire.
» A l'exception
d'une demi-douzaine de moulins à quartz, en activité à Summit, près de la ville
de Virginie, dans la vallée de Madison, et à Pipestone, sur la route de Jefferson
à Silver-Jew, l'on n'a fait jusqu'ici, pour l'exploitation de ces richesses de
Montana, que des travaux que les mineurs appellent dans leur métier des travaux
de reconnaissance. Et cependant, malgré ces travaux si peu développés et si
superficiels, les hommes reconnus parmi nous comme les appréciateurs les plus
compétents et les plus autorisés avouent que, depuis la découverte des précieux
gisements de métal, près de Grasshopper-Creek, lesquels ont donné lieu à la
fondation de la ville de Bannock, sur les frontières sud de ce territoire,
Montana a déjà ajouté plus de 50,000,000 de dollars à la somme des richesses
nationales.
» Mais ces
richesses minérales, tout incalculables qu'elles puissent être, ne sont
cependant pas, d'après moi, les seuls éléments d'un prospère et brillant
avenir. Pour toutes les nécessités de la vie, cette contrée possède tout ce qui
est nécessaire pour se suffire à elle-même, si l'on en excepte les objets
manufacturés, qui feront encore défaut pendant un certain temps. Le sol est
d'une fertilité merveilleuse, et je suis heureux de voir que beaucoup de nos
habitants se livrent à la culture des terres, et adoptent ainsi une manière
plus certaine, quoique plus lente, de s'assurer une indépendance, en échange
d'une carrière qui, lorsqu'elle réussit, les mène plus rapidement à la fortune,
mais est souvent aussi très précaire. La vallée de Deed-Lodge, la vallée des
Eaux-puantes, la vallée de Gallatin et plusieurs autres parties du territoire
présentent aujourd'hui des cultures très rémunératrices et donnent les plus
belles apparences. Les vallées produisent à très peu de frais et en grande
abondance des végétaux, comme pommes de terre, navets, carottes, betteraves,
d'une qualité tout à fait supérieure. L'avoine et le foin y viennent aussi
d'une manière relativement très satisfaisante. Je crains cependant que le
climat des contrées où l'hiver se prolonge aussi longtemps que chez nous, ne
soit pas favorable en général à la production des céréales. Mais ceci ne peut
exercer aucune influence fâcheuse sur l'élève du bétail, comme chevaux et bêtes
à cornes; car nos vallées, au plus fort de l'été, leur offrent de délicieux
ombrages et une abondante nourriture substantielle; de sorte que les attelages,
lorsque la saison des travaux est finie, sont lâchés dans ces pâturages et y
récupèrent largement leurs forces et leur graisse, et sont prêts à recommencer
leurs travaux aussitôt le retour du printemps.
» Quant aux
habitants de ce pays, je les ai toujours trouvés, depuis mon arrivée parmi eux,
à peu d'exceptions près, du meilleur caractère. Intelligents, industrieux,
entreprenants, courageux et infatigables, ils ont, depuis trois ans, fait
d'immenses travaux, tant pour l'agriculture que pour l'exploitation des mines;
et ils ont su donner à cette vaste contrée une grande importance, aussi bien
sous le rapport des relations commerciales que sous le rapport de la politique.
La Californie, l'Idaho, l'Orégon et Colorado ont contribué à fournir à cette
contrée des centaines d'habitants actifs et résolus. Les États qui s'étendent
sur les rives du Mississipi, le Minnesota, l'Iowa, le Missouri, ont encore
augmenté cette population; le Missouri surtout, dont les immigrants ont
aujourd'hui acquis la prépondérance sur ceux venus d'autres localités et
établis dans le Montana. Les Irlandais mêmes sont largement représentés ici,
non pas tant par le nombre que par l'admirable énergie de ceux qui, en
travaillant pour leur subsistance et pour s'assurer une fortune, regardent avec
amour et enthousiasme cette contrée comme leur vraie patrie. Votre beau et
noble petit pays, la chère, vieille et glorieuse Belgique, terre de vraie
liberté, de solide bonheur et d'une mûre réputation historique, compte des
représentants parmi nous, de même que la France et l'Allemagne.
» Mais ce qui
vous intéressera surtout entre toutes choses, ce sera d'apprendre que les
éléments de la foi catholique ont profondément pénétré dans Montana, et que, si
cette foi est soutenue et encouragée comme elle doit l'être, elle se répandra
et se fortifiera de plus en plus, prendra de fortes racines et portera de beaux
fruits dans nos vastes montagnes. Si cet État, catholique dans son origine et
sa fondation, autant que la religion et la civilisation peuvent contribuer à la
formation d'une société, -- et quel autre élément peut lui donner une vie plus
forte et plus durable ? -- si cet État,
dans son développement et son élévation, perdait ce caractère et cet esprit
qui, même dans les jours où il était encore dans un état sauvage et désolé, lui
ont été imprimés par les missions des courageux et dévoués Pères Jésuites, dont
vous pouvez avec justice réclamer d'avoir été le victorieux apôtre, j'en serais
affligé.
»
Thomas François MEAGHER,
gouverneur
actuel du territoire de Montana. »