VOYAGE VERS LES SIOUX,
EN 1866
SOIXANTE-SEIZIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
La lettre qu'on va lire
vient du pays des Sioux. Elle offre beaucoup d'intérêt, surtout pour les
bienfaiteurs et les bienfaitrices de la mission des Montagnes-Rocheuses. Comme
on le verra, le Père De Smet est arrivé parmi les Sauvages et a baptisé un
grand nombre de païens. Il nous promet d'autres détails encore sur son
excursion évangélique, sur le pays, les mœurs et les coutumes des Sauvages.
Dans le volume de
l'année dernière, page 36, nous avons publié le Voyage vers les Sioux, en
1864.
A bord
du vapeur Ontario, fort Benton, Montana, 3,100 milles
au-dessus de l'embouchure du Missouri, le 10
juin 1866.
Mon révérend et
cher Père.
Votre bien chère
lettre du 27 mars dernier est heureusement venue me surprendre et me consoler
au milieu du triste et sauvage désert dans lequel je me trouve, en ce moment,
et où la désolation m'apparaît encore plus sombre et plus terrible par suite de
la guerre qui, depuis quatre années, sévit avec fureur entre les Indiens et les
Blancs. Je viens de recevoir cette bonne lettre à cette grande distance de
Saint-Louis, par la malle-poste ou l'express. Elle sera pour moi un
sujet d'encouragement et de consolation, dans ma longue et dangereuse excursion
parmi les tribus nomades de cette vaste contrée. Je m'empresse de vous répondre
pour vous témoigner ma plus sincère reconnaissance, et je me sers même de cette
occasion pour recommander, d'une manière toute spéciale, à vos saints
sacrifices et à vos bonnes prières, ma personne, ainsi que la conversion de
toutes les tribus indiennes.
Vous me demandez
de vous donner de mes nouvelles, de vous tenir au courant des événements qui se
passent dans un pareil voyage, et d'entrer dans des détails minutieux sur le
genre de vie qu'on mène. J'essayerai de vous satisfaire.
I
Disons d'abord un
mot du bateau à bord duquel je me trouve. Le vapeur Ontario a une seule
roue en poupe. Il a été construit en 1863, porte 450 tonnes ou 900,000 livres
(avoir du poids weight), tire 30 pouces d'eau à lége, et a 3 chaudières,
qui consomment de 18 à 20 cordes de bois par jour. Une corde de bois a 8 pieds
de longueur sur 4 de hauteur et 4 de profondeur, et se vend, sur le Missouri,
de 4 à 8 dollars la corde ¹. L'Ontario a deux machines à vapeur (engines),
d'une force ou pression de 132 chevaux. Il est déjà considéré comme en état de caducité.
Le service constant dans lequel les bateaux sont employés sur nos grandes
rivières de l'Ouest, où le commerce et les transports sont très considérables
et variés, les use en très peu d'années. Ils ont à lutter contre des courants
impétueux, à surmonter des rapides, à passer des bancs ou battures de sable et
d'argile, où le cabestan doit être mis en usage dans toute sa force pour les
vaincre. Les chicots ou arbres forestiers, éboulés par milliers dans la
rivière, et dont les racines sont couvertes de vase au milieu du courant,
forment souvent des barrières formidables et dangereuses contre lesquelles,
chaque année, un grand nombre de vapeurs viennent se briser ou s'endommager
gravement. Contre le courant, l'Ontario fait de 5 à 6 milles à l'heure ²;
avec le courant, il fait de 15 à 18 milles. Son équipage est composé d'un
capitaine, de deux commis, deux pilotes et un assistant, deux ingénieurs, deux
contre-maîtres, un munitionnaire, deux hommes de guet, un premier cuisinier et
deux assistants, un hôtelier, sept garçons de cabine, un portier ou
garde-bagage, huit hommes blancs de tillac, quatre alimenteurs de
fournaise, dix-neuf nègres pour tous les besoins du bateau et une femme de
chambre. La grande cabine de l'Ontario consiste en 30 chambrettes, à deux
lits, de 7 pieds de long sur 6 de large. La cabine a une longueur de 150 pieds
sur 16 de large. Les voyageurs de première classe sont au nombre de 32, dont 15
messieurs, 12 dames et 5 enfants. On trouve, parmi ce nombre, une dizaine de
catholiques, des protestants de diverses nuances, des libres-penseurs ou
infidèles, et quelques juifs. Tout ce pêle-mêle vogue en paix sur les eaux
américaines.
¹ La valeur du dollar dépasse
habituellement celle de notre pièce de cinq francs.
² Trois milles américains ou
anglais font à peu près une lieue belge.
Un prêtre doit se
faire tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ, selon la belle maxime
de l'Apôtre. Je dis la messe dans ma chambrette, où j'ai de la peine à me
tourner pour dire le Dominus vobiscum et l'Orate fratres. Les
dimanches et les jours de fête, je laisse la porte ouverte, et les catholiques
viennent assister au service divin. Chaque fois j'ai eu la consolation de voir
plusieurs enfants de l'Église s'approcher dévotement de la Sainte Table. J'ai
souvent l'occasion d'entretenir mes compagnons de voyage de l'un ou l'autre
point de notre sainte religion; ils ne cessent de me questionner, et toujours
je leur trouve beaucoup de droiture, d'attention et de respect. Une dame
protestante a été régénérée dans les saintes eaux du baptême, et j'ose espérer
que plusieurs autres auront le bonheur de suivre son exemple, fidèles à
l'inspiration du Saint-Esprit et à la grâce du Seigneur:
Les longues
journées se passent en conversations, tantôt politiques, tantôt scientifiques
ou religieuses. Les conteurs de farces ou farceurs ne manquent jamais dans une
réunion de voyageurs américains. Les uns lisent, d'autres jouent, soit aux
cartes, soit aux dés, soit aux échecs et autres jeux de chance, dont les noms me
sont inconnus. Le soir, on s'amuse à proposer des scènes emblématiques,
c'est-à-dire, on imite l'un ou l'autre animal, le cabri, le buffle, etc.; ou
bien on met en scène l'un ou l'autre mot, et l'auditoire devine. Mais le
principal amusement, dans le grand salon, paraît être la danse au son de la
musique. Au beau clair de lune, sur le tillac, on donne des concerts, on rit et
on se rafraîchit.
Le Missouri, ou
la Rivière bourbeuse, a une largeur ordinaire d'un à trois milles. Sa longueur,
jusqu'aux trois fourches supérieures, est de près de 3,300 milles. Elle
serpente dans ce long parcours et change souvent son chenal, ce qui demande des
pilotes très vigilants et très experts. Ils jugent de la profondeur de l'eau
par sa surface; et, dans les endroits où les eaux se dispersent sur une grande
étendue, ils ont recours à la sonde.
Pendant la saison
des grandes eaux, au printemps, le Missouri a généralement deux fortes crues.
La première commence à la fonte des neiges dans les immenses plaines de l'Ouest.
Alors les nombreux tributaires déchargent leur surabondance d'eau dans la
rivière-mère, qui les rassemble tous dans son vaste lit. La seconde crue
descend des Montagnes-Rocheuses et de ses chaînons, dont les principaux, dans
les hauts parages, sont les Côtes-Noires, la Chaîne de la ceinture, les Petites
Montagnes-Rocheuses, la Patte d'ours, le Coteau des Prairies, etc. Toutes ces
masses d'eau réunies forment souvent un torrent impétueux et irrésistible, qui,
dans quelques heures, enlève des arpents entiers d'une côte et va former des
bancs et des battures sur l'autre. L'eau pénètre, filtre et sape même la base
des hautes collines et des coteaux qui bordent la rivière, qui s'affaissent
sous leur poids et descendent souvent jusqu'à la surface de l'eau ou disparaissent
entièrement dans le lit de la rivière. Ces coteaux et ces collines, coupés au
centre, très nombreux et très remarquables, révèlent au géologue toutes les
différentes couches dont ils sont formés à une hauteur d'au delà de cent pieds.
II
Lorsque le bateau
s'arrête pour couper et charrier son bois, ce qui prend ordinairement une ou
deux heures, les passagers s'occupent soit à la pêche, soit à la chasse, tandis
que le grand nombre vont à la promenade sur les coteaux adjacents ou dans les
forêts le long de la rivière. Ils font des bouquets des fleurs du désert,
ramassent des coquillages et des pétrifications de différentes espèces. Les
géologues et amateurs de la nature examinent les diverses formations et couches
du sol. Je vous donnerai ici une petite notice générale sur nos observations,
qui peut-être vous intéressera.
D'Indépendance au
fort Leavenworth, sur une distance de 65 milles, la rivière coule entre une
longue suite de coteaux et de collines qui appartiennent au système de roches
tertiaires. De la ville d'Omaha à Benton, les coteaux et les collines ont une
élévation d'environ 150,000 pieds. Ils sont basés sur des couches de roches
erratiques de différentes dimensions, commençant par de petits cailloux
arrondis par les eaux et allant jusqu'à des roches de plusieurs milliers de
livres d'épaisseur. La couche suivante est un tuffeau d'un grain grossier,
souvent couvert de lames ou de feuilles très minces de quelque métal lamellé.
Suit une couche de tuffeau de grain fin, entremêlé de mica. Cette pierre à
tuffeau n'est pas tenace et contient de légères couches de gypse, qui
disparaissent dans le voisinage de la Rivière-Cœur, Heart river. A
mesure qu'on avance, on observe surtout des couches jaunâtres ou grisâtres de
pierre à chaux, surmontée souvent d'argile bleue, qui contiennent des
pétrifications, lymnea, de différentes espèces. D'autres couches ont de
sables argileux, entremêlés d'une grande quantité d'oxyde de fer, en forme de
boules brunâtres et rougeâtres de différentes grandeurs. Des couches de
lignites, d'un à sept pieds d'épaisseur, s'étendent sur une distance d'environ
mille milles. Chemin faisant, nous trouvâmes en abondance des couches entières
de bois pétrifiés. Cette longue suite de collines et de coteaux, jusque dans les
Mauvaises-Terres, sont souvent couronnés de blocs de roches erratiques de
diverses dimensions. Des monceaux de coquilles pétrifiées, jusque dans les
sommets, abondent dans plusieurs endroits.
Un mot sur nos
petites chasses. Nos chasseurs, sans s'éloigner beaucoup du bateau, ont tué un
grand nombre de cabris. C'est l'animal le plus vif et le plus gentil des
plaines. Les stratagèmes mis en jeu par le chasseur attirent sa curiosité. Il
marche, il court, il se traîne sur les mains et les pieds, se couche, secouant
de temps en temps son mouchoir attaché au bout de la baguette de son fusil. Le
cabri, attiré par sa curiosité naturelle, s'arrête, s'approche en sautillant,
regarde, observe et reçoit enfin son coup de mort. Sa chair est fine et
délicate.
Les troupeaux de
buffles sont très nombreux cette année, surtout dans le voisinage des
Mauvaises-Terres. C'est le pain quotidien des tribus indiennes dans les hautes
plaines. Les tables de l'Ontario sont bien fournies, en ce moment, de
viandes exquises de ce noble animal.
Hier, 2 juin,
tout l'équipage assistait à une belle scène, dans laquelle les buffles seuls
étaient acteurs. Le théâtre choisi était la partie la plus merveilleusement
pittoresque et sauvage de cette région. Les collines montagneuses s'élèvent ici
à une hauteur de 500 à 1,000 pieds. Elles sont entièrement stériles,
pierreuses, ornées çà et là de quelques pins solitaires à sombre verdure;
tandis que les riants vallons sont couverts de fleurs et d'herbages, et que des
milliers de buffles y broutaient le tendre gazon en ce moment. Dès qu'ils
eurent vent de l'approche de l'homme et qu'ils entendirent le bruit de la
vapeur, ils s'élancèrent à pas précipités vers les coteaux les plus proches, à
une pente de 60 degrés d'inclinaison; et, s'avançant et montant hardiment en
zigzag, ils gagnèrent le sommet. Ces lignes vivantes, serpentantes et
noirâtres; ces raies de poussière qui les suivaient de la base jusqu'à la cime,
le bruit des pas et les beuglements sourds de ces colonnes en marche offraient
un spectacle des plus curieux, des plus pittoresques et des plus imposants. On
pouvait se faire une idée de l'agilité, de la force des nerfs et des capacités
endurantes de ce puissant animal du désert américain. Mais le buffle n'était
pas encore à bout de sa prouesse. Comme, dans les représentations théâtrales,
on finit souvent par une farce, trois vieux buffles nous en régalèrent à leur
façon. L'endroit choisi était une colline presque à pic, d'environ 75 degrés et
de près de 1,000 pieds d'élévation. Ils se trouvaient vers le beau milieu de la
pente. On aurait peine à dire comment ils y étaient parvenus. A l'approche du
bateau, ils firent des efforts inouïs pour escalader jusqu'au sommet. Tous les
regards des voyageurs étaient fixés sur eux. Nos hourras n'étaient rien
moins qu'engageants pour leur faire précipiter le pas. Un des buffles parvint
au but et reçut les applaudissements des spectateurs. Ses deux compagnons, se
cramponnant de leur mieux, descendirent néanmoins, glissèrent sous leur énorme
poids, roulèrent sens dessus dessous, par une longue suite de culbutes et de
pirouettes, de la hauteur de 400 à 500 pieds, et tombèrent dans la rivière à
quelques pas du bateau. Toute cette descente s'opéra en moins d'une minute.
Nous les crûmes morts du coup; mais, à notre grand étonnement, ils surnagèrent,
et, en s'ébrouant, soufflèrent l'eau de leurs narines. La vie leur fut
accordée, bien entendu parce que notre garde-manger se trouvait bien fourni.
Nous vîmes les deux buffles gagner terre, secouer l'eau de leurs têtes et de
leurs cous pesamment velus; et chacun levant triomphalement son étendard (sa
queue), ils gagnèrent le large au grand galop.
Dans toute la
région des Mauvaises-Terres, sur une étendue d'environ cent milles, les bandes
de grosses-cornes, ou moutons des montagnes, sont très nombreuses. La
grosse-corne a le corps comme le chevreuil, et la tête ressemble à celle du
mouton, surmontée d'une paire énorme de cornes courtes et pesantes. Elle a
recours aux pics inaccessibles et aux vallons les plus sauvages et les moins
fréquentés. Elle monte avec aise et célérité des rochers très escarpés,
sautillant de roc en roc, et broutant l'herbe tendre qu'elle y trouve. La chair
de la grosse-corne, lorsque l'animal est gras, est plus tendre, plus succulente
et plus délicieuse que celle de tout autre animal. Pour ses habitudes, la
grosse-corne ressemble beaucoup au chamois de la Suisse et on la chasse de la
même façon. Ces animaux marchent en bandes. Lorsqu'ils ont fini de brouter, ils
cherchent l'endroit le plus reculé de la montagne et se reposent parmi les
rochers.
La région des
Mauvaises-Terres est digne de l'admiration de tous les voyageurs. Les amateurs
de la géologie et de la nature la visiteront un jour pour y contempler ses
étranges merveilles. Dans son genre; c'est, je pense, l'endroit le plus
remarquable du vaste territoire des États-Unis. Quoique inhabitable à l'homme,
le buffle le parcourt par bandes, la grosse-corne l'habite, l'ours et le
serpent y ont leurs repaires; le cabri, le chevreuil ordinaire et le chevreuil
à queue noire la visitent. Dans ma description de la rivière Missouri, j'ai
essayé de vous donner une idée générale de tout ce qu'on y voit ¹. Le
bateau, en montant, prend deux jours pour la traverser. Les vues variées
qu'elle présente vous tiennent dans une admiration continuelle, et on ne les
perd qu'à regret.
¹ Voir les Précis Historiques,
1865, p. 96 : Le Missouri et ses bords; p. 169, 219, 243. La rivière
Missouri; p. 265 : Incidents de voyage sur le Missouri.
III
L'hiver dernier a
été très rigoureux. Il avait glacé le Missouri dans toute son étendue, et si
solidement que, sans le moindre danger, les troupeaux de buffles et les camps
indiens le traversaient, comme sur un pont de fer, avec leurs nombreuses bandes
de chevaux. Au moment du dégel subit, la glace avait encore conservé toute son
épaisseur et toute sa force. Elle fut brisée en gros glaçons, par la grande
crue d'eau qui souleva la rivière et la forma en torrent. Le Missouri lâché
roula ses ondes tumultueuses avec bruit et fracas, forma çà et là des gorges et
des barrières de glace, d'une à deux lieues d'épaisseur, sur 20 à 40 pieds de
hauteur, dans les endroits les plus étroits de la rivière. Elle se déborde
ensuite avec fureur, entraîne ses glaçons destructeurs, qui, dans leur course
furibonde, broient les broussailles et les plantards, déracinent les arbres,
enlèvent les écorces et changent ces riantes vallées, avec leurs beaux bosquets
et leurs belles forêts, en arènes de désolation. Les dépôts de sable et de vase
les couvraient à une profondeur d'un à trois pieds.
Les glaces du
printemps ont causé de grands dégâts dans les forêts adjacentes du Missouri.
Celles-ci portent, dans beaucoup d'endroits, l'empreinte de la désolation. Au
mois de février dernier, il y eut un dégel général. L'abondante neige qui
couvrait alors de son linceul blanc toutes les plaines supérieures, se fondit
soudain sous les rayons ardents du soleil et sous une brise printanière. Les
nouvelles eaux, lâchées de leur étreinte glacée, se précipitèrent, par les
mille et mille torrents et tributaires du Missouri, dans le grand réservoir de
cette immense région, qui s'égoutte et fertilise une des plus belles et des
plus vastes vallées de l’Amérique.
A la
Rivière-aux-Moules, Muscleshell, un convoi de 25 waggons et de plus de
100 chevaux se trouvait arrêté et campé pour la nuit. La rivière, surmontée de
glaçons, quitta son lit, se déborda, descendit comme une avalanche, avec une
telle rapidité et impétuosité, que tout le train fut englouti. Tous les animaux
y périrent. Les hommes seuls gagnèrent, en toute hâte, une proche colline et
eurent le temps de se sauver. Au fort Union et dans bien d'autres endroits, les
maisons, sur le bord de la rivière, furent détruites et enlevées. Plusieurs
hommes périrent par les glaces, d'autres se sauvèrent dans les branches des
arbres élevés. L'œuvre de destruction avait déjà commencé avant mon départ de
Saint-Louis. La glace, en se rompant, détruisit dans sa descente un bon nombre
de bateaux à vapeur. Les dégâts ont été évalués à plus de 5,000,000 de francs.
Nous avions
quitté le port de Saint-Louis dans la soirée du 9 avril dernier. Le bateau
avait eu de prime abord à lutter contre la forte crue d'eau dont je fais
mention, et contre de gros vents d'ouest, qui rendent souvent toute avance
impossible ou extrêmement difficile. La rivière Missouri était remplie à pleins
bords, et commençait à se déborder dans les forêts et les plaines des vallées
inférieures. Par conséquent, notre course était beaucoup retardée. Dans bien
des endroits, toute la force des deux machines à vapeur du bateau était mise en
jeu; mais il cédait et reculait devant l'impétuosité du courant. On eut alors
recours au lent mais irrésistible cabestan; et chaque fois il parvint à
surmonter les obstacles. Dans une seule manœuvre, le gros câble se brisa et
nous fûmes rejetés, non sans danger, à une grande distance. Mais « ce qui
est violent ne dure pas, » selon le
proverbe latin. La baisse des eaux fut aussi rapide que la crue momentanée
avait été prompte. Un autre genre d'obstacles se rencontra alors dans les
nombreuses battures ou bancs de sable dont la rivière est parsemée, qui
changent souvent son chenal, et que les pilotes les plus experts ne peuvent pas
toujours éviter. Sous la sainte providence du Seigneur, nous avons échappé
jusqu'ici à tous les dangers de la navigation.
Nous n'avons eu
qu'une seule alerte sérieuse. Le fait montre la fragilité et l'incertitude de
toute œuvre humaine, et avec quelle célérité tout passe, disparaît et fait évanouir
les plus belles espérances. Sous un vent fort et contraire, et contre un
courant impétueux, le bateau devint ingouvernable, résista à l'adresse et aux
efforts de notre excellent pilote; revira, et, descendant rapidement à la
dérive, alla frapper avec violence contre un grand roc caché et imperceptible.
Le choc était violent et occasionna une grande voie d'eau. Pendant quelques
instants, on désespéra de pouvoir sauver l'Ontario. Il sombrait
rapidemement. Plusieurs officiers le crurent perdu et voulurent l'abandonner,
tandis que d'autres redoublèrent d'efforts pour le sauver, et, à l'aide de
toutes les pompes, le tinrent à flot. L'Ontario reprit sa course.
J'ai toujours
grande confiance dans les quatre lampes qui brûlent, nuit et jour dans les
couvents de Saint-Louis, devant la statue de la sainte Vierge, notre bonne
Mère, l'Étoile de la mer et notre Refuge. Cette confiance est encore augmentée
par les prières offertes en Europe et en Amérique pour le succès de ma
dangereuse excursion.
Dans notre traversée
jusqu'à Benton, à 3,100 milles de Saint-Louis, nous avons passé treize bateaux,
qui avaient de dix à quinze jours d'avance sur nous. Nous avons été portés
comme sur les ailes des anges jusqu'à notre destination. Sous la puissante
protection de la Reine du ciel, et rempli de confiance dans la divine
Providence, j'espère que ma mission se terminera heureusement, et que je
retournerai sain et sauf parmi mes chers confrères en Jésus-Christ.
Le désert
solitaire que je traverse est parcouru par de nombreuses tribus nomades,
devenues encore plus barbares et plus indomptables par les injustices et les
méfaits des Blancs. Les animaux féroces et les reptiles venimeux, l'ours, le
loup et le serpent y ont leurs repaires et leur gîtes; mais des vues et des
scènes plus agréables, de nombreux troupeaux de buffles, de cerfs, de
chevreuils, etc., changent l'aspect et raniment la triste monotonie de ces
plaines primitives, si riches en verdure, et qui rafraîchissent chaque fois
l'esprit et la pensée du voyageur chrétien, en ajoutant des objets à son
admiration et à sa reconnaissance envers la providence du Seigneur, si
puissante dans ses dons et ses bienfaits envers ses pauvres créatures
d'ici-bas. Toutefois le mot de l'Évangile : Qu'il est doux et agréable
pour des frères d'habiter ensemble, revient bien souvent à ma pensée, dans
ces parages lointains; mais toujours sans mélange de regrets et sans la moindre
inquiétude. Guidés par la sainte obéissance, nous sommes partout entre les
mains du Seigneur, et nous sommes heureux.
IV
A notre entrée
dans le pays des Sioux, l'Ontario fut mis en état de guerre. La maison
du pilote, pilot house, fut entourée de planches, à l'abri des balles et
des flèches. On monta le canon en proue; toutes les carabines, tous les fusils
et les pistolets furent examinés et chargés; et, surtout pendant la nuit, des
sentinelles furent postées pour nous tenir en garde contre toute surprise de
l'ennemi. Les apprêts paraissaient vraiment formidables.
Nous vîmes de
temps en temps quelques bandes guerrières de Sauvages, allant et venant; mais
elles se tenaient à une distance respectueuse du bateau, sans la moindre
démonstration hostile. Jusqu'à Benton, nos armes à feu n'ont heureusement servi
qu'à tuer les animaux timides du désert, pour être découpés ensuite et passer
par la cuisine et sur la table, toujours abondamment pourvue pendant tout le
voyage.
La fête de la
glorieuse Ascension a été pour moi un vrai jour de consolation. Je dis la messe
de grand matin; ma petite société y assista, et tous s'approchèrent dévotement
de la Sainte Table. Deux heures après, nous étions au fort Sully.
L'arrivée d'un
bateau à vapeur dans une pareille localité fait toujours époque; surtout en
cette occasion, elle produisit beaucoup de mouvement. Le fort était environné
d'un camp neutre de Sioux, d'environ 200 loges. Au haut du grand mât central,
qui domine toute la plaine, flottait superbement, dans la fraîche brise de
cette région élevée, le drapeau barré et étoilé de l'Union. Le fort Sully,
d'après les observations du savant voyageur Nicolet, a une élévation de 1,400
pieds au-dessus du golfe du Mexique.
La journée était
vraiment belle. Je rencontrai, au débarcadère du fort, un grand nombre de mes
connaissances, Blancs, métis, Indiens et Nègres. Après avoir échangé
amicalement nos petites marques de respect et d'amitié, nos petites nouvelles
réciproques et les poignées de mains, selon l'usage du pays, j'accompagnai les
chefs dans leur camp. Ils formaient un mélange de différentes tribus Siouses,
de Yantons, Yantonnois, Brûlés, Ogallallas, de Chaudières, Santies et
Pieds-noirs-Sioux. Nous eûmes ensemble un long entretien, dans lequel entrèrent
tous les détails de leur misère, de leurs souffrances et de leurs griefs. Ils
étaient au sortir d'un hiver long et rigoureux, le 10 mai; le nouveau gazon
avait à peine commencé à verdir, et les feuilles du peuplier et des saules qui
bordent la rivière, à se développer. Pendant plusieurs mois, les Indiens
s'étaient nourris de la chair de leurs maigres chiens et chevaux, d'une pitance
de racines sauvages. Ils avaient ramassé avec avidité les dessertes jetées des
cuisines des soldats du fort, jusqu'aux rats tués et jetés au-dessus des
palissades. Une grande mortalité, surtout parmi les enfants, avait porté le
deuil et la désolation dans la plupart des familles. La rougeole et d'autres
maladies continuaient encore la désolation.
Les Indiens
avaient besoin de consolations et de bons avis. En ma qualité de Robe-noire,
j'ai fait de mon mieux pour remplir mon devoir et satisfaire à leur attente par
des avis salutaires. Les griefs des indiens contre les Blancs sont très
nombreux, et les vengeances qu'ils provoquent sont souvent très affreuses et
cruelles. Toutefois, on doit avouer qu'ils sont moins coupables que les Blancs.
Pour les provocations, neuf sur dix viennent de la part de ceux-ci, l'écume de
la civilisation, qui leur apportent les vices les plus grossiers et aucune
vertu de l'homme civilisé et chrétien.
Les aborigènes,
ou premiers habitants du sol, sont forcés, pour faire place aux étrangers qui
viennent habiter les nouveaux États et territoires, de vendre leurs terres où
reposent les cendres de leurs ancêtres, si chères à leurs cœurs et à tous leurs
souvenirs. Ils se voient obligés d'aller occuper une nouvelle réserve inconnue
et limitée, que plus tard ils devront encore abandonner pour aller d'une
réserve à l'autre, jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus que des terres arides,
stériles, inhabitables aux Blancs, dépourvues d'animaux, où ils traînent une
vie misérable, s'éteignent et disparaissent.
Les paiements des
annuités, pour les millions d'arpents de terre cédés au gouvernement, sont
souvent remis et retardés; tandis qu'ils sont pour les Indiens le seul moyen de
support; et souvent même, lorsque ces annuités parviennent à leur destination,
des escrocs qui les accompagnent les extorquent aux Indiens, les échangent
contre des barils « d'eau de feu, »
c'est-à-dire d'eau-de-vie, whiskey; et pour des pacotilles de
frivolités inutiles.
Les stipulations
des traités sont souvent transgressées, et les Indiens accablés d'injures et
d'insultes. Malheur à eux s'ils s'opposent aux agresseurs injustes, et impies
! Ils sont, alors chassés ou massacrés
impitoyablement comme des bêtes fauves, sans le moindre remords, comme si tuer
un sauvage n'était pas un meurtre. Un nommé Shiv...., transformé de ministre
méthodiste en colonel de milice et placé â la tête d'un fort, ordonna le
massacre de plusieurs centaines d'Indiens Sheyennes, enfants, femmes et
vieillards compris, qui venaient rendre une visite amicale au poste, selon
l'usage établi depuis bien des années. Toutes les feuilles en retentirent et
exposèrent cette affreuse atrocité. Toutefois, le misérable a trouvé des
applaudissements et des défenseurs : il porte encore ses épaulettes ! C'est un cas cité entre mille. Est-il
étonnant que les victimes de pareilles cruautés, que ces Sauvages placés en
dehors de toute loi qui puisse leur faire rendre justice, se lèvent furieux,
déterrent le casse-tête, fassent appel à leur carquois et à leurs couteaux,
comme le seul et dernier remède ?
Dans cette visite
aux Sioux, j'ai passé la belle fête de l'Ascension et le jour suivant à les
instruire sur les principaux points de la religion. Ils se conduisirent avec la
plus grande bienséance et prêtèrent une attention respectueuse et assidue à
toutes mes paroles. Ils me présentèrent ensuite, avec empressement, leurs
petits enfants, au nombre de plus de deux cents. J'eus la consolation et le
bonheur de les régénérer dans les saintes eaux du baptême. Comme la rougeole
était dans leur camp, je pus leur parler de la nécessité et de l'urgence du
baptême, et du bonheur éternel réservé à ces enfants, qui pouvaient tomber
victimes de la maladie. Ils m'en témoignèrent la plus vive reconnaissance.
Depuis plusieurs
années, les Sioux Yantons demandent des missionnaires avec instance. L'agent du
gouvernement, à l'occasion de ma visite, s'est joint à eux pour obtenir une
mission catholique, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus, et à
l'instar de la mission de Sainte-Marie parmi les Pottowatomies. Les Yantons
sont nombreux et ont des ressources suffisantes pour l'entretien de leurs
enfants, par les traités conclus avec le gouvernement lors de la vente de leurs
terres. Il est à espérer que les supérieurs prendront à cœur cette importante
affaire : le salut de milliers d'âmes en dépend. La nation des Dacotahs ou
Sioux consiste dans un grand nombre de tribus, qui forment une population de
35,000 à 40,000 âmes.
Au fort Rice, les
Sioux me reçurent avec les démonstrations de la plus vive amitié. Le bateau ne
s'arrêta que pendant deux heures; mon entretien avec eux fut donc court. La
mortalité, comme au fort Sully, y a été terrible pendant l'hiver : au delà de
trois cents sont morts de maladie ou de la famine. Un bon nombre de Canadiens
et de créoles catholiques s'y trouvent établis pour le commerce des peaux de
buffles et des pelleteries. Sous le rapport religieux, mes visites sont les
seules qu'ils reçoivent : il n'y a point de prêtres, pour une superficie d'au
moins trois cents lieues à la ronde. Aussi me reçoivent-ils toujours avec
empressement. Ils font baptiser leurs petits enfants, et lorsque ceux-ci sont
parvenus à un âge convenable et que leurs moyens le permettent, les parents les
placent avec joie dans les couvents et les écoles catholiques des États, pour y
recevoir une éducation soignée et chrétienne. Ils sont, pour la plupart, mariés
à la façon du pays, c'est-à-dire, sans engagement durable. Je les exhorte, à
chaque occasion, à faire ratifier leurs mariages par l'Église. Un bon nombre le
font; tandis que d'autres résistent aux avis et répondent, pour toute
excuse : « C'est difficile, Père. Les femmes sauvages sont très
boudeuses, et lorsqu'une bouderie sérieuse les prend, il est souvent impossible
de les mettre à la raison : elles flanquent là leurs maris, et s'en vont pour
ne plus revenir. Avec de pareilles conséquences, on n'ose pas se risquer,
Père. » Les avis salutaires ne leur
manquent pas. Heureux ceux qui savent en profiter !
Au fort Berthold,
durant l'hiver dernier, comme à Sully et à Rice, la maladie a enlevé la
majorité des enfants. Heureusement la plupart avaient reçu le baptême dans ma
dernière visite. Ils se réjouirent de ma présence et s'empressèrent de me
présenter tous les nouveaux-nés parmi les trois tribus : Gros-Ventres,
Arricaras et Mandans, en me priant de leur accorder le sacrement de la
régénération. Pendant les rigueurs de l'hiver dernier, la famine et la misère
étaient si grandes qu'une cinquantaine de personnes en sont mortes. Je
reviendrai plus tard sur la triste situation de ces trois malheureuses tribus.
Le gouvernement leur a accordé une garnison pour les protéger contre les
incursions des Sioux, leurs mortels ennemis; mais sans la moindre barrière au
déréglement et au libertinage. Ils sont beaucoup plus à plaindre aujourd'hui
qu'ils ne l'étaient avant l'arrivée des soldats.
Au fort Union,
j'ai baptisé tous les petits enfants du poste et un grand nombre d'enfants
Assiniboins, qui s'y trouvaient au moment de ma visite. La mortalité parmi les
Assiniboins a été pareillement grande. Beaucoup de leurs enfants avaient eu le
bonheur de recevoir le baptême dans mes différentes visites.
Chemin faisant,
nous avons rencontré plusieurs camps de Corbeaux et de Gros-Ventres des
plaines, au nombre de plusieurs milliers. Ils se trouvaient campés dans les
vallées, sur les deux bords de la rivière. Je reçus avec joie leurs marques
d'amitié et de respect; et, sur leurs vives instances, j'ai séjourné quelque temps
parmi eux. Je leur ai donné l'espoir sincère d'accéder à leurs demandes
aussitôt que les circonstances et l'occasion me le permettraient, et que je
pourrais obtenir les services d'un bon et fidèle interprète.
Enfin, le 7 juin,
après cinquante-sept jours de voyage, j'arrivai à Benton, sain et sauf, avec
tous mes effets. J'ai pris immédiatement toutes les dispositions pour le
transport des caisses aux diverses missions, à l'est des Montagnes-Rocheuses.
L'envoi n'a jamais été aussi considérable, grâce à l'aide qui m'a été accordée
si charitablement et si libéralement en Belgique et en Hollande, pendant ma
dernière visite en ces deux pays. Mille remercîments à tous les bienfaiteurs de
nos missions. Ils participeront à tout le bien qui s'y opère, ainsi qu'aux
saints sacrifices et aux prières des zélés missionnaires parmi les Indiens, et
aux bonnes prières de leurs fervents néophytes. L'envoi d'ornements d'église,
de missels et de vases sacrés est parvenu à sa destination. Veuillez présenter,
avec mes hommages respectueux, ma plus vive reconnaissance aux dignes et
respectables Dames des Églises pauvres à Bruxelles, pour les dons
précieux qu'elles ont offerts à nos missions naissantes des
Montagnes-Rocheuses. Selon la promesse que je leur en ai faite, à la première
occasion, je leur écrirai une longue lettre sur l’état actuel de cette contrée
éloignée. Je fais, en ce moment, pour elles une collection de curiosités
indiennes. Au delà de dix mille émigrants catholiques se sont rendus dans ces
parages, pendant les deux dernières années.
Je n'ai pas eu la
consolation, à mon arrivée à Benton, d'y rencontrer nos Pères de la mission de
Saint-Pierre. Une guerre acharnée entre les Blancs et les Pieds-Noirs s'est
allumée depuis peu. Les Blancs étaient les premiers agresseurs. C'est
ordinairement le cas. Nos Pères, en conséquence, ont abandonné, pour le moment,
la mission de Saint-Pierre et se sont retirés à l'ouest des
Montagnes-Rocheuses. Je vous donnerai plus tard des détails sur cette guerre et
sur les progrès étonnants des nouveaux territoires de Mantana et d'Idaha. Pendant mon séjour à Benton, j'ai baptisé sept
adultes et plusieurs enfants. Jusqu'ici, les baptêmes faits pendant ce voyage
montent au delà de 420.
Priez pour moi,
mon révérend et cher Père, et présentez mes respects à tous nos chers
confrères. Écrivez-moi au plus tôt.
Reverentiœ
vestrœ servus in Christo,
P. J. DE SMET, S. J.