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1866 - lettre 74 - Le F. Jean De Bruyn parmi les Osages.

LE  FRÈRE  JEAN  DE  BRUYN

 

PARMI LES OSAGES

 

SOIXANTE-QUATORZIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Elle est adressée à M. le chanoine De Lacroix, à Gand.

 

 

Il y aura bientôt cinquante ans que M. le chanoine De Lacroix, le zélé directeur de la Propagation de la Foi, à Gand, se trouvait parmi les sauvages. Ce vénérable ecclésiastique belge a commencé la mission dont le Père De Smet parle dans cette lettre qu'il lui adresse. En quittant ces lieux si chers à son cœur, le digne chanoine a confié cette vigne du Seigneur à la Compagnie de Jésus.

 

La lettre contient, outre un hommage de reconnaissance, deux parties : une idée générale de l'état de la mission parmi les Osages, et une notice sur un Frère coadjuteur, Belge de naissance, qui vient de mourir en odeur de sainteté au Kansas. Nous y ajoutons une note complémentaire sur la jeunesse orageuse et peu édifiante du défunt, qui est devenu, d'une manière toute providentielle, un objet de la miséricorde d'abord, et ensuite de la prédilection du Seigneur.

Université de Saint-Louis, 30 novembre l865 ¹.

 

 

¹ A la date du 6 février de cette année, le Père De Smet nous écrivait de l'Université de Saint-Louis :

« Mon départ pour les pays sauvages aura lieu, selon toute probabilité, dans le courant du mois prochain, ou tout au plus tard au commencement d'avril. Comme tous les indigènes des Plaines sont soulevés contre les États-Unis, nous aurons beaucoup de dangers à courir; et je saisis l'occasion de cette lettre pour nous recommander d'une manière toute spéciale à vos saints sacrifices, et aux prières et pieux souvenirs des amis et bienfaiteurs de nos missions.

» J'ai reçu plusieurs invitations urgentes de la part des Indiens, qui sont bien disposés. Avec l'aide de Dieu et sous l'égide de la sainte obéissance, je parcourrai de nouveau l'immense désert, à la recherche des nombreuses tribus païennes, pour leur annoncer la consolante parole de l'évangile. Un grand nombre ont le désir ardent de connaître et de suivre cette sainte parole. Puissent toutes ces pauvres tribus, égarées et assises à l'ombre de la mort, lorsque la grâce du Seigneur les appelle, entrer joyeusement dans le doux bercail, l'unique port du salut; et, dociles à la bonne loi, devenir de dignes et humbles enfants de Dieu ! »             

                                                              (Note de la rédaction.)

                  

                   Très révérend Monsieur.

 

C'est un devoir bien cher que je viens accomplir. Depuis mon retour à Saint-Louis, j'ai eu et entretenu l'intention de vous écrire. Quelques petites indispositions, causées par mes derniers et longs voyages, et d'assez nombreuses affaires à soigner, après une si longue absence, m'ont fait remettre l'accomplissement de cette douce obligation.

 

                                                        I

 

Je commencerai, M. le chanoine; par renouveler toute la reconnaissance que je vous dois; et je la renouvelle au nom de tous nos missionnaires parmi les Indiens. Nous vous remercions tous, de bon cœur, pour la bienveillance et la grande charité que vous avez toujours témoignées au succès de nos missions, et surtout pour l'assistance matérielle que vous leur avez accordée avec tant d'empressement, par l'entremise de la belle Œuvre de la Propagation de la Foi.

 

A mon arrivée à Saint-Louis, j'ai eu l'occasion de présenter mes hommages respectueux à notre très digne archevêque, et de le remercier personnellement pour l'autorisation accordée de recevoir les 2,000 francs de l'Association de Lyon, inscrits en son nom. Mgr. l'archevêque m'autorise à écrire à Votre Révérence « qu'il permet bien volontiers pour l'avenir, vu les grands besoins de nos missions indiennes dans les hautes plaines du Missouri et les Montagnes-Rocheuses, de se servir de son nom pour la transmission des fonds que la Propagation de la Foi voudrait bien continuer de destiner au maintien et à l'augmentation de nos missions parmi les tribus sauvages. »

 

Très révérend Monsieur, permettez-moi de prendre la liberté de vous recommander la continuation de l'assistance que vous avez si généreusement commencée en faveur de nos missions. J'ose espérer en même temps que M. de C...., de T...., voudra aussi nous accorder sa bienveillante entremise auprès des messieurs de la Propagation de la Foi, en faveur de notre œuvre parmi les Indiens. Nous vous en témoignerons toujours, à vous, M. le chanoine, et à tous nos bienfaiteurs, la plus sincère et la plus vive reconnaissance.

 

Aux 2,000 francs accordés par votre entremise, j'ai eu le bonheur de voir s'ajouter encore 5,500 francs. Ces deux sommés réunies ont pu fournir un bel envoi de provisions, habillements, instruments agricoles, etc., etc., pour aider les missions dans leurs besoins pressants. J'ai eu la grande satisfaction d'apprendre que le tout est parvenu en bon état à sa destination. Les missionnaires me font leur interprète pour exprimer aux bienfaiteurs leur reconnaissance; ils ne cesseront, avec leurs chers néophytes, de prier pour leur bonheur.

 

La mission indienne parmi les Osages, arrosée jadis par vos sueurs, et où vous avez été le premier prêtre pour annoncer à ces barbares la parole divine, existe et prospère toujours. Vous vous rappelez, sans doute encore, M. le chanoine, le désert que vous avez parcouru en missionnaire dans vos jeunes années, désert si solitaire, si beau et si sauvage à la fois. Sa face a été changée entièrement. C'est l’État du Kansas qui occupe aujourd'hui cette vaste solitude. Il est en grande voie de prospérité temporelle, et aussi, je puis heureusement l'ajouter, en prospérité spirituelle. Le nombre de ses habitants, déjà très considérable, s'augmente de jour en jour. Les villes et les villages s'y élèvent comme par enchantement, et sont déjà en très grand nombre; partout des terres immenses sont assujetties à l'agriculture. L'Église y fait aussi des progrès rapides sous l'administration de Mgr. Miège, vicaire apostolique depuis 1851. Il y a déjà vingt prêtres, vingt-cinq églises, trente-cinq stations où les services divins sont célébrés; une quinzaine d'établissements dirigés par des religieux et des religieuses. Je plains les pauvres tribus indiennes, entourées et pressées de tous côtés par les Blancs de toutes les sectes : les pauvres malheureux s'en ressentent de plus en plus. Ils semblent ne pouvoir vivre sous la civilisation moderne et américanisée; comme la neige se fond devant le soleil, ces enfants des forêts et des plaines disparaissent à l'approche des Blancs, qui ne leur apportent que leurs vices et leur dépravation.

 

Toutes les nouvelles qui viennent de la mission des Osages, où vous avez été le précurseur des missionnaires, doivent vous être agréables. Je me propose donc de vous donner ici quelques détails édifiants sur la vie et la mort d'un de nos compatriotes, Jean de Bruyn, Frère coadjuteur de notre Compagnie de Jésus, né à Anvers le 25 juillet 1814, entré dans la Compagnie le 30 octobre 1842. Il a fait ses derniers vœux le 15 août 1855, et il est mort le 4 novembre dernier, à la mission de Saint-François de Hieronymo parmi les Osages, dans le Kansas.

 

Ce bon Frère mérite une notice, qui ne manquera pas de consoler et d'édifier sa famille et tous ceux à qui elle peut être communiquée. Je l'esquisse sur les données que je viens de recevoir de la part des missionnaires qui desservent cette mission, et sous lesquels le bon Frère Jean a vécu un grand nombre d'années. Elles méritent donc toute confiance.

 

                                                        II

 

Le révérend Père Ponziglione, missionnaire parmi les Osages, écrit au révérend Père Provincial :

         « Le 4 de novembre, le Frère Jean De Bruyn est mort. Nous avons tout lieu d'espérer qu'il a passé de cette terre au ciel. 

 

» Depuis son entrée dans la Compagnie, sa vie n'a cessé d'être édifiante et exemplaire, remplie de vertus chrétiennes et religieuses. La mémoire du bon Frère Jean restera toujours en bénédiction dans ces parages. Ses vertus, éminentes dans leur sainte simplicité, attiraient l'attention et l'admiration de tous ses confrères et de tous les gens du dehors, Indiens et Blancs, qui avaient le bonheur d'entrer en rapport avec lui. Sa piété, humble et simple, sa charité universelle, sa prompte obéissance aux ordres de ses supérieurs ont toujours été très remarquables; et sa patience à toute épreuve, ainsi que sa résignation religieuse à tout ce que l'obéissance lui imposait, ont été en tout temps et en tout lieu chrétiennement héroïques. Selon le témoignage que lui donnent ses supérieurs, il a été pour tous un vrai modèle de la perfection religieuse.

 

» Voici ce qui se passa entre le Frère Jean et son directeur spirituel, immédiatement après que celui-ci eût administré les derniers sacrements au malade, qui les reçut avec les sentiments de la plus profonde vénération et de la plus vive piété. Quand il eut fait son action de grâces, le Frère Jean demanda à son confesseur si la communauté, qui avait assisté à son administration, avait quitté la chambre. Sur la réponse affirmative, il lui fit la communication suivante :

         « Mon Père, j'ai été un pauvre et malheureux pécheur dans ma jeunesse. Toutefois, je ne saurais vous cacher, en ce moment suprême, prêt à rendre le dernier soupir et à paraître devant mon Dieu et mon juge, que le Seigneur a daigné m'accorder, malgré mon indignité, de grandes faveurs.

 

» Pendant mon séjour dans la maison du noviciat de Saint-Stanislas au Missouri, je me promenais, un jour, au jardin et j'étais dans une grande perturbation d'esprit, provenant d'un ordre que j'avais reçu du supérieur de m'occuper d'un travail auquel je ne me traînais qu'avec beaucoup de répugnance. Tout à coup, j'aperçois devant mes yeux une couronne d'épines. Cette vue me frappe, sans que je puisse comprendre comment la couronne y était venue. Je la compare à celle que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait portée pendant sa passion. Au milieu de ces réflexions, la couronne disparaît. Cette vue s'imprima depuis si profondément dans ma mémoire, que je ne l'ai jamais perdue de vue; et, dans tous les troubles et dans toutes les difficultés que j'ai éprouvées ensuite, je me suis toujours résigné à la sainte volonté de Dieu. »

 

« Un autre jour, tandis que j'étais en prière dans l'ancienne chapelle du noviciat, le bâtiment parut s'ouvrir, et je crus voir la Reine du ciel élevée dans le firmament. Cette bonne Mère m'accorda un regard plein de bonté. La vision ne dura qu'un instant; elle m'a aussi servi d'encouragement pour surmonter avec empressement toutes les difficultés spirituelles que j'ai eues depuis, et pour m'aider à la persévérance dans le saint service du Seigneur. »

 

» Il raconta encore à son confesseur ce dernier fait, bien remarquable : « Il y a environ dix ans, pendant que je balayais votre chambre, mes regards s'attachèrent sur une image de la sainte Vierge pendue au mur; et au même instant, la Mère de Dieu m'apparut. Je la vis aussi distinctement que je vous vois ici, mon Père. Cette insigne faveur qui m'était accordée me causa une confusion bien grande. Je me prosternai à genoux, en faisant un effort pour parler à la sainte Vierge; mais, dans mon trouble, la parole me manqua et je ne pus prononcer un mot. Alors, la Mère de Dieu m'accorda un regard consolant et tendre, et elle disparut. Le doux souvenir de cette grande faveur m'a encore aidé à supporter toutes les désolations spirituelles et toutes les difficultés qui se sont présentées depuis. »

 

» Il finissait en disant : « Je suis rempli de confusion à la pensée que le Seigneur m'a accordé de si grandes faveurs, à moi, si indigne. J'ai fait si peu dans son saint service ! »

 

» Je vous donne ces faits, ajoute le révérend Père Ponziglione dans son rapport, tels que je les ai reçus de la bouche même du bon Frère Jean, deux jours avant sa mort. Ici, dans notre communauté, tous ses confrères, témoins constants de sa grande prudence et de sa profonde humilité, tous ajoutent foi aux récits qu'il a faits sur son lit de mort, pour honorer et glorifier les saintes miséricordes du Seigneur et la gloire de l'immaculée Vierge Marie.

 

» La mort de notre Frère a été très calme, malgré ses souffrances. Son dernier acte fut d'embrasser le crucifix et l'image de la bienheureuse Vierge; de les presser ensuite dévotement contre son cœur, et de prier les assistants de le soulever un peu. Il mourut entre nos bras.

 

» Nous osons espérer et nous exprimons l'intime conviction que le bon Frère Jean passa de nos bras dans ceux de son divin Créateur, pour être admis dans la patrie céleste, et recevoir la récompense éternelle de ses vertus.

 

» La veille de sa mort, avec un sourire sur les lèvres, il avait dit à son supérieur : « La vie parmi les Osages est bien dure et bien épineuse; toutefois je n'ai cessé de la chérir. Je meurs au comble du bonheur : je meurs dans la Compagnie de Jésus. »

 

Tels sont les détails édifiants que me donne le Père Ponziglione, sur la vie religieuse du bon Frère Jean De Bruyn.

 

Tout ce que j'ai pu apprendre sur les antécédents de ce bon religieux, avant son entrée dans la Compagnie, c'est qu'il a été soldat dans l'armée belge, jardinier dans une campagne à Deurne ou à Borgerhout; qu'il sortait d'un hôpital d'Anvers, où l'on parlait de lui avec les plus grands éloges, lorsque Mgr. Van de Velde, étant en Belgique en 1842, le reçut dans la Compagnie.

 

Je termine, M. le chanoine, en vous priant de présenter mes hommages respectueux à Sa Grandeur Mgr. l'évêque de Gand, à M. le président du séminaire, et à MM. les chanoines Van Boxelaere et Helias.

 

En union de vos saints sacrifices et prières, j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect et l'estime la plus sincère,

 

                   Très révérend Monsieur,

                                                        Reverentiœ vestrœ servus in Christo,

                                                                                                P. J. DE SMET, S. J.

 

 

                                                        III

 

Dieu est admirable, dans les effets de ses miséricordes !  La vie du Frère De Bruyn, devenue si édifiante et couronnée par une fin si belle, avait très mal commencé. Nous avons puisé à des sources sûres les détails suivants sur ses premières années, sa vocation et sa conversion.

 

Jean De Bruyn est né à Saint-Willebrord, faubourg d'Anvers, enclavé dans la nouvelle enceinte. La maison où il naquit se trouve non loin du cimetière de Stuivenberg. Il appartenait à une famille de jardiniers et était le quatrième de six enfants.

 

Dans sa jeunesse, il ne se distingua que par sa conduite peu édifiante; il faisait le désespoir de son excellente famille. Lorsque tous les enfants allaient à la messe, lui seul n'y allait point; il ne s'acquittait, pas de ses devoirs religieux.

 

Comme il tomba au sort polir la conscription militaire, ses parents le rachetèrent; mais il s'engagea comme remplaçant et continua, au régiment, le même train de vie.

 

Un jour, il reçoit la nouvelle que sa mère est mortellement malade.. Il vient la voir. La bonne femme, qui avait toujours particulièrement aimé Jean, lui témoigne encore son affection et lui donne quelque argent pour ses menus plaisirs. Elle meurt peu de temps après.

 

Cette mort avait un peu ébranlé le soldat. On lui entendit dire qu'il fallait faire pénitence. Dieu ménageait un autre coup de sa grâce.

 

Un jour que Jean montait la garde, un orage se déchaîne. Le soldat est frappé de terreur. « Il me semblait, disait-il, que les éclairs étaient des serpents de feu qui se précipitaient vers moi. Je m'écriai : -- « Il n'y a plus de ciel pour moi !  il n'y a plus de ciel pour moi ! » -- Depuis ce jour date sa conversion. Ce n'était plus le même homme.

 

Bientôt le soldat rentre dans ses foyers. Il rapporte un brevet d'honneur, qu'il avait mérité dans l'exercice du bâton. Ce brevet est encadré et pendu au mur de la maison paternelle.

 

Il parait qu'il ne fut jamais attaché comme jardinier à une campagne : il travaillait à la maison et un peu chez le curé..

 

Dès lors, quand ses anciens compagnons venaient le trouver, ils reconnaissaient à ses premières paroles son changement complet : il demandait pardon à ceux qu'il avait scandalisés.

 

Des villageois rapportent que, son retour de l'armée, il dut attendre l'occasion d'une mission donnée à Merxem, pour recevoir l'absolution.

 

Il faisait de fréquentes visites au curé de Saint-Willebrord, M.Kumps, qui depuis plus de cinquante ans remplit les fonctions du saint ministère dans cette paroisse. Ce bon vieillard l'aimait beaucoup. « Je n'ai jamais connu, dit-il, un meilleur domestique : il faisait tout ce qu'on lui disait. »  Jean se confessait à peu près tous les huit jours, et se mettait, courageusement au-dessus du respect humain. En été, le soir, il se retirait à sept heures dans sa chambre; et à dix ou onze heures on le trouvait encore en prière. On croit qu'il se couchait tout habillé. Le matin, au premier coup de la cloche, il quittait la maison et se rendait à l'église. Autrefois, aux jours du carnaval, il se rendait ordinairement à Malines, à Bruxelles ou dans un autre endroit pour se livrer aux folles réjouissances. Depuis son retour, il continua de s'absenter à cette même époque; mais on a su depuis que c'était pour se retirer à la Trappe de Westmalle.

 

Le curé de Saint-Willebrord le fit entrer comme domestique chez les Sœurs de Charité, place de Meir, à Anvers. Il s'y fit bientôt aimer de tout le monde.

 

Il songeait à entrer comme religieux à la Trappe; mais, comme il le disait à ses parents, il voulait un endroit on il fût plus loin d'eux, afin de pouvoir plus à son aise se livrer à ses pénitences. Lorsque, en 1842, Mgr. Van de Velde, évêque d'Amérique, vint en Belgique, Jean De Bruyn se présenta à lui pour être reçu dans la Compagnie de Jésus. Il fut admis, par cet évêque, le 30 octobre.

 

Dès ce moment, s'il rencontrait quelqu'un qui l'avait connu autrefois, il lui demandait pardon de ses mauvais exemples. Ayant, un jour, rencontré un homme qu'il avait antérieurement, avec d'autres, excité quelquefois à la colère en lui donnant un sobriquet, il se jeta à genoux devant lui et implora son pardon. Il se recommandait aux prières des personnes pieuses.

 

Le jour de son départ pour l'Amérique, il y eut fête dans la famille. Tous les membres étaient réunis. Jean avait déjà l'habit religieux. Il demanda à ses parents et amis pardon des scandales qu'il leur avait donnés; puis, il leur fit à tous une longue et touchante exhortation, et leur dit qu'ils ne le verraient plus sur cette terre. Au moment de quitter la maison, il défendit qu'on l'accompagnât au port, traversa la cour en dansant, et se retourna pour crier encore une fois : « Adieu, père, frères et sœurs, jusque dans l'autre vie ! »

 

A l'Escaut, il trouva plusieurs personnes qu'il avait connues chez les Sœurs de Charité et qui venaient lui donner ce dernier témoignage d'affection. Lorsque le bateau quitta le port, il les salua en agitant son mouchoir, jusqu'à ce qu'il fût hors de vue.

 

Plus tard, on a reçu deux lettres de lui. L'une fut remise à sa famille, lorsqu'elle revenait des funérailles du père de Jean; la seconde, lorsqu'elle revenait des funérailles d'un de ses frères.

 

Au moment de quitter sa maison paternelle et l'Europe, Jean voulut enlever le brevet appendu au mur; son frère s'y opposa; mais Jean l'enleva et mit à sa place, dans le même cadre, une image de saint François Xavier, qui s'y conserve encore.

 

Il y a vingt-trois ans qu'il est parti; mais bien des personnes ont conservé son souvenir. Le dimanche 31 décembre, le curé de la paroisse a parlé de lui dans la congrégation.