ADIEUX ET REMERCIMENTS
SOIXANTE-DIXIÈME
LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET
Au
Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
Ostende,
2 juin 1865.
Mon révérend et
bien cher Père.
C'est
aujourd'hui, à 6 heures du soir, que je quitte de nouveau ma patrie, ma
famille, mes amis, mes bienfaiteurs, mes frères en religion. Adieu, adieu à
tous, et probablement pour toujours, jusqu'au suprême rendez-vous du ciel.
Cette séparation,
-- pourquoi ne l'avouerais-je point ? --
n'est pas sans quelque peine pour mon cœur; mais j'espère pouvoir travailler
encore un peu pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; et c'est là l'aimant
surnaturel qui m'attire loin de la chère Belgique et des affections que j'y ai
rencontrées. Il me manque toujours quelque chose quand je ne suis pas au milieu
de mes bons Sauvages : malgré le bienveillant accueil que je reçois partout, à
cause de ma mission apostolique, je sens partout un vide, jusqu'à ce que je
rentre dans mes chères Montagnes-Rocheuses. Alors le repos se fait, alors je
suis heureux. Hœc requies mea. Vous le comprenez facilement : après avoir
été une bonne partie de ma vie parmi les Sauvages, c'est parmi eux que je
désire passer les quelques années qui me restent encore ¹; c'est parmi
eux aussi, si c'est la volonté de Dieu, que je désire mourir. Oh ! ce serait mon dernier et mon plus grand
bonheur sur la terre !
¹ Le P. De Smet est né à
Termonde, le 31 janvier 1801. Il partit pour la première fois pour l'Amérique
en 1821. Lorsqu'il arriva à Saint-Louis, sur le Missouri, cette ville contenait
à peine 3,000 habitants, dont environ 1,000 étaient catholiques; il y avait un
évêque et quelques rares prêtres. Saint-Louis compte aujourd'hui, sur 200,000
habitants, 80,000 catholiques; et cette ville renferme 23 églises, un clergé
nombreux, des écoles et des hôpitaux desservis par des religieux et par des
religieuses.
Avant de mettre
le pied sur le bateau à vapeur qui va me transporter d'Ostende à Londres, je
désire, mon cher Père, par l'organe de vos Précis Historiques, remercier
encore une fois mes compatriotes qui ont été si bons pour moi, et en
particulier mes bienfaiteurs. Grâce au Ciel, mon voyage en Europe a été béni;
je pars content, je pars heureux. Toutes les personnes qui se sont intéressées
à ma mission apprendront avec plaisir que j'emmène avec moi treize jeunes gens
et un de nos Pères. Ils vont se consacrer à la grande œuvre de la civilisation
par l'Évangile, la seule qui soit possible, comme je l'ai constaté partout,
depuis bientôt quarante-cinq ans de courses continuelles. Avec ces compagnons,
je conduis en Amérique quatre Sœurs de Sainte-Marie, dont la maison-mère est à
Namur. Vous voyez, mon cher Père, que la mission des Montagnes-Rocheuses est en
quelque sorte une mission belge, comme celle du Calcutta, dont les
missionnaires vous donnent de si intéressants détails dans vos Précis
Historiques.
Le mercredi 7 de
ce mois, avec la grâce de Dieu, nous nous embarquerons à Liverpool pour New-York,
sur le bateau à vapeur le City of New-York. Nous espérons y arriver pour
la fête de saint Louis de Gonzague.
Il me reste, mon
révérend et bien cher Père, à vous demander, et à demander par votre organe à
vos lecteurs, des prières et des messes pour notre heureux voyage. Ce sera la
neuvième fois que je traverserai le grand Océan, sous la protection du Ciel,
avec une entière et filiale confiance dans l'Étoile de la mer, Stella maris,
notre bonne Mère à tous. Je prierai pour toutes les personnes avec lesquelles
je me suis trouvé en rapport; je ferai prier les Sauvages pour elles.
Puissions-nous, un jour, nous retrouver tous ensemble en paradis ! Sur la terre, tout est vanité, rien ne
satisfait entièrement le cœur; j'ai pu tant de fois m'en convaincre, ayant
voyagé et causé avec des hommes de toutes les religions, de toutes les
opinions, de tous les rangs de la société : les croyants, c'est-à-dire,
les enfants de l'Église sont les plus heureux; et c'est parmi eux aussi qu'on
en trouve le plus qui rendent heureux les autres, sans intérêt personnel et par
pur dévouement.
Adieu, mon bon
Père, adieu ! Je continuerai de vous
écrire les relations de mes courses, pour les publier dans les Précis
Historiques, si vous le jugez à propos. Dès aujourd'hui, le journal de
voyage sera commencé par la mention de notre départ d'Ostende.
En attendant que
je vous l'envoie de New-York, si la bonne Providence nous permet d'y aborder,
je joins encore à cette lettre un petit aperçu curieux que j'ai trouvé dans mes
notes. C'est la tradition des Indiens sur l'arc-en-ciel ¹. On verra, par
cet exposé, que la vérité biblique trouve des monuments traditionnels partout,
même parmi les Sauvages des contrées les plus éloignées de toute communication.
Comment, après tant de preuves de notre sainte et consolante religion, peut-il
y avoir des incrédules ? C'est ce que je
n'ai jamais pu comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais.
¹ Nous publierons plus tard cet
aperçu.
Agréez, mon
révérend et cher Père, l'assurance de toute ma reconnaissance et de toute mon
amitié. Faites agréer, de ma part, ces sentiments aux familles et aux
communautés religieuses que nous avons visitées ensemble.
Votre
dévoué frère en religion et en Jésus-Christ.
P.
J. DE SMET, S. J.