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1865 - lettre 68 - La rivière du Missouri.

LA  RIVIÈRE  MISSOURI

 

SOIXANTE-HUITIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

(Suite. Voir page 169.)

 

 

Sur les deux bords, les cèdres et les pins déploient leur verdure, soit en solitaires, soit en groupes, et augmentent le bel aspect du paysage. Ils tiennent ferme aux crevasses des rochers, qui leur accordent quelques poignées de terre et de poussière; et ils couronnent les flancs et les sommets des coteaux. Dans l'absence de tout autre bois, on est obligé de les abattre pour alimenter les fournaises gourmandes du bateau; et bientôt la hache vandale aura tranché un des plus beaux ornements de cette merveille du Missouri.

 

De temps en temps, on y est agréablement surpris en voyant dominer, dans le lointain, les cimes bleuâtres des Petites Montagnes Rocheuses et de la Patte d'Ours, qui est la plus élevée. Ce sont deux chaînes isolées dans les hautes plaines de ces parages.

 

Les amateurs des merveilles de la nature et ceux qui voyagent dans un but scientifique ne tarderont pas de venir visiter un endroit aussi remarquable et qui promet d'aussi riches découvertes au point de vue géologique. J'ai simplement essayé de le noter. Les Mauvaises-Terres du Missouri prendront un jour leur place parmi les grandes merveilles de ce grand hémisphère américain.

 

Dans mes différents voyages, cet endroit remarquable a toujours eu four moi des charmes et le plus haut intérêt. On voit et on contemple cette succession de scènes avec une curiosité toujours croissante et un plaisir toujours nouveau. La main de l'homme n'a pas encore touché à ces œuvres étonnantes de la nature : elles sont encore intactes, sujettes seulement aux changements atmosphériques de cette haute région, sous lesquels, sans doute, elles ne cessent de varier d'aspect et de forme.

 

Au sortir des Mauvaises-Terres, la rivière Judith vient payer son tribut au Missouri. Elle est suivie par trois petites rivières (creeks) sans noms, par les deux Rivières-aux-Veaux, la rivière de 1'Ile-58, la Rocheuse supérieure, la Cadotte, la Grande-Fourche-Sèche, la Rivière-au-Lait, la Porc-épic, l'Harvey, la petite Sèche, la rivière à la Pointe-aux-Loups, la Tremble, la Corne-au-Cerf, la Bourbeuse supérieure, la Mackinaw et la petite Bourbeuse. Les deux principales sont la Rivière-au-Lait et la Bourbeuse supérieure.

 

La Judith est à 2,768 milles et la Roche-Jaune à 2,136 milles de l'embouchure du Missouri. La distance de l'une à l'autre est de 632 milles. On y voit, sur des coteaux élevés, de singulières formations de rochers solitaires, qui tiennent à la nature de celles des Mauvaisses-Terres. Le principal est le Monument de Napoléon le Grand, salué, sans doute, par quelque ancien soldat de la grande armée, pour rappeler à tous les voyageurs dans le désert le souvenir du grand homme.

 

Les parties alluviales de la rivière présentent ensuite des vues intéressantes d'une autre espèce. C'est une succession de plaines, souvent composées de terres d'alluvion volcaniques, qui ne produisent que des cactus, l'aiguille d'Adam, dont le nom populaire est yucca, avec leurs belles fleurs, et des absinthes. C'est encore une suite de prairies agréables à la vue, qui, au printemps, sont ornées d'un riche tapis de verdure émaillée de fleurs. Ces plaines et ces prairies sont, pour la plupart, entrecoupées de forêts de peupliers (populus canadensis), plus ou moins étendues et bordées, le long de la rivière, de vastes saulaies. Ces forêts ont peu ou point de broussailles, les arbres sont épars, et, quoique irréguliers, paraissent comme plantés par quelque ingénieux forestier. On y remarque surtout des avenues larges et régulières, et de riants prairions, qui les croisent de part en part. Des bandes de bisons, de cerfs et de chevreuils, et par-ci, par-là, un ours gris, la terreur des montagnards, souvent animent ces forêts. On s'y croirait dans de beaux parcs et parterres, ou sur le domaine de quelque grand seigneur européen. Le vieux manoir semble seul y faire défaut.

 

A 17 milles de la Judith, on arrive à la prairie monumentale de la Corne-au-Cerf. Pour autant que je sache, c'est le seul endroit dans toute cette région qui a possédé un vrai monument, érigé par la main indienne. Une tour y avait été construite, composée exclusivement de cornes de cerfs, à une hauteur remarquable. Sa base formait un grand carré. Les chasseurs indiens, à chaque chasse de biches, si abondantes dans cette région, venaient y déposer religieusement les trophées de leur chasse, c'est-à-dire le crâne surmonté de ses bois ou cornes. Le plus ancien des Assiniboins, et c'est leur terre, ne pouvait me donner l'histoire ni de l'époque, ni de l'occasion qui ont donné lieu à l'érection de ce monument unique. La cupidité d'un vandale moderne a fait abattre ce souvenir sauvage, qui avait résisté jusqu'alors aux tempêtes, aux vents, aux rudes hivers et à toutes les intempéries de l'atmosphère dans cette région élevée. Il a vendu sa dépouille à Saint-Louis, où les cornes de cerfs ont été transformées en manches de sabres, de couteaux et de fourchettes!

 

La Pointe-aux-Loups, à 31 milles plus bas, mérite une petite notice. C'est ici, le grand rendez-vous par excellence de ces animaux voraces et cruels, timides et lâches à la vue de l'homme. Ils attaquent ensemble un veau ou une vache, qu'ils ont l'adresse de séparer de la bande; ils guettent les troupeaux de buffles, qui traversent la rivière dans les endroits escarpés et difficiles à monter, où les animaux s'embourbent dans la vase et où souvent des troupeaux entiers périssent. Les loups les y dévorent. Dans ces occasions, ces espèces de chacals et d'hyènes expriment leur joie à leur manière, et forment de concert un chorus de hurlements épouvantables, comme si tout un pandémonium avait été lâché. Je me suis trouvé plusieurs fois à proximité d'eux dans de pareilles occasions. On aurait passé la nuit blanche, si, pour trouver un peu de repos, on ne tirait de temps en temps un coup de fusil qui effraie les loups et les réduit au silence par une bonne dose de plomb.

 

De la Roche-Jaune à Benton, il y a, par intervalles, une suite de courants rapides, dont dix principaux, difficiles à monter et dangereux à descendre. Il faut y mettre toute la force de la vapeur et du cabestan, et tout l'équipage doit être à la cordelle pour vaincre le courant. Si, dans la descente, on touche une pointe de rocher ou un gros bloc détaché, le choc est généralement fatal au bateau ou à la barge : il enfonce et brise la charpente la plus forte. Ces courants rapides portent, ordinairement le nom de l'un ou de l'autre individu qui y a trouvé la mort ou quelque autre malheur dans le naufrage.

 

Dans toute cette région de 632 milles, et même jusqu'aux sources du Missouri, tout le long de la rivière, on aperçoit les gîtes et les ravages des castors. Ces animaux industrieux, dont on raconte tant de merveilles, y paraissent aujourd'hui plus nombreux que jamais; car le règne des chasseurs aux castors a diminué avec la décadence des chapeaux de castor, qui ont fait place aux chapeaux de soie. On découvre la présence des castors par les dégâts qu'ils font dans les forêts et aux saules qui bordent la rivière. On est surpris d'y voir la grande quantité d'arbres abattus, grands et petits. Ces industrieux animaux coupent, à environ quatre pieds de longueur, les branches qui ont l'écorce tendre; elles leur servent d'aliment favori et ils les transportent à leurs gîtes. Sur le Missouri, ils creusent un trou dans le banc coupé ou à pic de la rivière, assez large pour les admettre. L'intérieur ressemble à un caveau qui peut contenir toute une famille, c'est-à-dire, le vieux castor et sa vieille compagne, et ordinairement quatre petits. On m'a assuré qu'ils y pratiquent différentes alcôves, plus ou moins grandes. Tout l'intérieur est tapissé de saules finement épluchés. L'entrée de la loge est couverte, avec soin, d'un gros tas de saules et de branches, fortement maçonné et entremêlé de terre glaise. Ils laissent une communication ou une allée sous le tas, qui donne sous l'eau et une petite ouverture pour recevoir l'air.

 

J'ai parlé de leurs mœurs et de leurs travaux dans mes lettres précédentes. Je passe donc ici ces sujets sous silence. J'ajouterai seulement le récit d'un compagnon de voyage, digne de foi, chasseur et témoin de ce qu'il me racontait. Se trouvant, un jour, au-dessus d'une loge, il entendait les cris des petits, semblables à des cris d'enfants. Le vieux, pour étouffer le tapage et réduire au silence sa petite famille, les plongeait dans l'eau à différentes reprises. L'observateur en était ému.

 

Une autre fois, un gros castor se trouvait pris dans son piège. En pareille circonstance, ils se rongent assez souvent la patte pour se débarrasser. Notre chasseur, pour s'assurer de sa proie, avait donné occasion au castor d'arracher aisément le piquet, et d'entraîner le piége avec la chaîne qui l’attachait. Le bois flottant lui servait d'indice. Il l'aperçut se débattant le long de la grève, retira sa proie de l'eau et prit un gros bâton pour assommer le castor. Le pauvre animal leva aussitôt la patte pour sauver la tète, avec des plaintes et des cris de détresse, pareils à ceux d'un être humain. Le chasseur fit plusieurs fois un mouvement comme pour le frapper; à chaque reprise, le castor leva la patte pour se protéger et répéta ses plaintes. Il me dit que, s'il avait pu retirer l'animal du piége, il lui aurait accordé la vie. Mais il craignait avec raison ses terribles dents, qui pénètrent comme le ciseau tranchant du charpentier.

 

On trouve, encore de nos jours, le castor tout le long de la rivière, jusqu'à des endroits très avancés dans les nouvelles colonies des Blancs, où à la longue il disparaît. Leur instinct leur fait chercher les endroits les plus retirés, et c'est sur les fourches des rivières les moins fréquentées qu'on trouve le plus grand nombre de leurs loges. Elles sont plus régulièrement bâties que sur la grande rivière. Les fourches sont barrées de hautes et fortes digues, qui leur procurent de beaux étangs. Leur instinct leur fait pressentir le temps de sécheresse pour le printemps prochain, de pluies rares et de peu de neige dans les montagnes; ils doublent alors et triplent leurs digues, afin de se réserver une suffisante provision d'eau pour l'été. C'est pour les Indiens et pour les gens habitués au pays un sûr indice que l'eau de la rivière sera basse dans la saison des crues; et ils se règlent en conséquence.

 

Je finirai en notant qu'au printemps, vers l'époque où la femelle a ses petits, elle seule prend possession de la loge. Le père, avec sa jeune progéniture, s'amuse et passe la belle saison dans le voisinage; toutefois, il procure à sa compagne des vivres en abondance. On rapporte une opinion assez unanime parmi les chasseurs. Comme, parmi les hommes, il existe des paresseux qui inspirent plutôt du mépris que de la pitié, on trouve une pareille classe parmi les castors : ils refusent tout travail, mangent et vivent aux dépens des autres; mais lorsque le paresseux s'approche de ses confrères, il est ordinairement reçu à coups de dents; sa présence paraît leur faire horreur, et il en porte les marques aux oreilles tailladées et sur sa longue queue lacérée et fendue par les morsures. Il passe ses tristes jours à l'écart, maigre et chétif, dans une espèce de masure ou dans une vieille loge abandonnée.

 

Les Indiens, aussi bien que les chasseurs, regardent le castor comme l'animal qui se rapproche le plus de l'homme « par son esprit, »  comme ils s'expriment, son instinct, ses mœurs et ses façons. Les Absharoqués ou Corbeaux le traitent de frères, parce que, disent-ils, les castors ont donné naissance à leur premier père et à leur première mère.

 

La région du Haut-Missouri jusqu'à la Roche-Jaune dont je viens de vous entretenir, contient plus d'un souvenir intéressant d'un autre genre. C'est le pays que parcourent les Assiniboins, les Corbeaux, les Pieds-noirs et aujourd'hui les Sioux, et où les tribus de l'ouest des montagnes, les Têtes-plates, les Pends-d'oreilles, les Koetenais, les Nez-percés, les Banacks et les Serpents descendent pour la chasse des bisons; où tous se disputent l'empire pour la possession des animaux, et qui fut le théâtre d'une infinité d'histoires, de rencontres et de combats. C'est le pays où Tchatka ¹ avait la coutume de mener son peuple, où tant d'autres chefs renommés ont conduit leurs tribus à la guerre et à la chasse. Une multitude de collines élevées, de plateaux et de prairies portent les noms de l'un ou de l'autre des braves qui s'y sont distingués, ou de quelque grand coup frappé. C'est ici que se font leurs grandes et belles chasses aux buffles, aux cerfs et aux chevreuils,

 

¹ Voir les Précis Historiques, 1855, pages 430, 457 et 475.

 

 

J'y ai souvent assisté, soit en chassant à la course avec eux, soit en spectateur et amateur. Immobile à mon poste, à cheval ou assis sur le gazon de la plaine ou sur quelque hauteur, je contemplais la scène si animée et l'adresse si admirable des chasseurs. Je participais, en esprit, à toute leur ardeur et à tous leurs mouvements, comme si réellement je faisais partie de la bande des coureurs. Il n'y a pas de coup d'œil plus charmant et plus intéressant. La solitude du désert, ordinairement si silencieuse et si monotone, est transformée en une grande arène, remplie de vie et de mouvement, où l'air retentit de toutes parts des mugissements des buffles furieux, courant à toutes jambes pour se garantir. La terre semble trembler sous le bruit sourd de leurs pas. C'est un chorus de cris de chasseurs animant leurs coursiers ardents pour s'approcher de la vache grasse de leur choix; ce sont des coups de fusil confus et irréguliers; ce sont des colonnes et des nuages de poussière soulevés par les buffles et par les cavaliers. L'ensemble est du plus haut intérêt pour le spectateur. C'est une scène qui lui revient toujours à la mémoire avec un vrai plaisir.

 

J'ai été témoin d'une grande chasse, dans laquelle au delà de 600 buffles ont été abattus par environ 200 chasseurs, Têtes-plates et Pends-d'oreilles. Au même endroit, j'ai vu tout le camp prosterné en adoration, les yeux et les mains élevés vers le ciel, rendant des actions de grâces à la divine et paternelle providence du Seigneur, qui leur avait accordé, dans leurs besoins, une chasse aussi abondante.

 

Dans ces sortes de chasse, l'animal entier est utilisé jusqu'aux os, qui sont pilés et broyés pour servir à la soupe. La graisse des os est la plus fine et la plus agréable de tout l’animal. On sèche au soleil les viandes découpées en longues et minces tranches. La chasse terminée, un seul cheval porte facilement la dépouille entière d'un buffle. Les Sauvages lèvent le camp, heureux et joyeux. Ils suivent et pratiquent littéralement l'axiome : A chaque jour suffit sa peine.

 

Mais je m'éloigne trop de mon sujet; retournons à la rivière et à ses tributaires. Nous étions parvenus à l'embouchure de la Roche-Jaune, la rivière la plus importante du Haut-Missouri. Elle a une largeur de 800 verges à son entrée. Parmi ses nombreux tributaires, sont la Grosse-Corne, les Rivières-à-la-Langue et à-la-Poudre. Son cours est à peu près parallèle à celui du Missouri. Elle sort du lac Eustis et a ses principales sources dans les neiges et les fontaines, aux cimes glacées des Montagnes-Rocheuses et dans celles des Côtes-Noires, une de ses nombreuses chaînes. On suppose la Roche-Jaune navigable pour des bateaux à vapeur, jusqu'à environ 1,000 milles au-dessus de son embouchure, On vient de découvrir, à ses sources, des mines d'or abondantes, où des milliers de Blancs se rendent aujourd'hui, et où ils trouveront à mesurer leurs forces avec celles des Indiens Corbeaux et Serpents, jusqu'ici paisibles possesseurs de ces montagnes.

 

La Roche-Jaune et ses hautes fourches ont aussi leurs « Merveilles » ou leurs « Mauvaises Terres. »  On remarque surtout un endroit volcanique, où des bruits souterrains se font souvent entendre au loin. On y voit des jets de vapeur pareils aux steampipes des bateaux; des régions de collines et de coteaux dentelés, avec les plus étranges figures, qui paraissent soulevés par des forces volcaniques. Les Sauvages ne traversent ces endroits qu'avec une crainte superstitieuse et une profonde vénération. Ils les regardent comme les « demeures des esprits souterrains, toujours en guerre les uns contre les autres, et continuellement à la forge et à l'enclume pour fabriquer leurs armes. »  Ils n'y passent jamais sans déposer quelque offrande sur un point éminent de la demeure mystérieuse.

 

Dans ces mêmes parages, sur les flancs d'un rocher escarpé, j'ai remarqué une ouverture élevée et qu'on suppose très profonde. Le Sauvage vous la montre « comme l'entrée et la sortie des esprits souterrains, »  et, pour se les rendre propices, à chaque visite il y lance de la main une flèche. Celui qui atteint le but paraît sûr et certain du succès de son expédition; tandis que celui qui manque « l'ouverture, »  retourne pour l'ordinaire sur ses pas, et abandonne, pour le présent, le projet qu'il avait en vue, soit la guerre, soit la chasse. An pied du rocher, on voit des masses de flèches ou d'offrandes manquées. Un sauvage, malgré le besoin qu'il aurait d'un de ces objets, n'oserait y toucher, moins encore en enlever.

 

Entre la Roche-Jaune (2,136 milles) et la Grande-Sheyenne, à 1,515 milles de l'embouchure du Missouri, il y a dix-huit rivières et ruisseaux (creeks) qui pénètrent loin dans l'intérieur, sur les deux bords, au nord et au sud-ouest. Elle a 400 verges de largeur à son embouchure, sort des Côtes-Noires et traverse une région ondulée de belles plaines et prairies. Le grand ammonite, ou Cornu Ammoni, que j'ai envoyé au P. Catoir, professeur à l'Institut Saint-Ignace, à Anvers, sort de cette région. Dans cette distance de 621 tailles, les principales rivières sont : la Grande-Bourbeuse et la Terre-Blanche, venant du nord; le Petit-Missouri, la Rivière-du-cœur et le Boulet-de-canon; ces trois rivières et les deux suivantes viennent du sud; la Grande-rivière-supérieure et la Moreau.

                                                        (Pour être continué.)