EXCURSION CHEZ LES SAUVAGES EN 1863
(Suite.
Voir p. 290.)
III
Je reprends ma
petite narration où je l'ai laissée, à notre campement à la Rivière-au-lait.
Nous y reçûmes la visite d'un grand nombre de Sauvages, Corbeaux et
Gros-Ventres des plaines. Le 4 juillet, comme le camp se préparait à fêter le
grand jour de l'indépendance américaine, nous eûmes une alerte, et nous
échappâmes comme par miracle à un grand danger. Je vous l'ai déjà écrit ¹.
Un fils du Poisson-Rouge, grand chef des Ogallallas, nous a sauvés tous, parce
qu'il croyait que j'avais sauvé sa sœur. Or voici, en peu de mots, l'histoire
de cette fille indienne et de sa délivrance. Le Poisson-Rouge, son père, fit
une excursion guerrière dans le pays des Corbeaux. Ceux-ci le surprirent,
fondirent sur sa bande, tuèrent un bon nombre de leurs adversaires et
emmenèrent plusieurs prisonniers, entre autres la fille unique du chef.
Inconsolable, le Poisson-Rouge vint au fort Pierre, dans l'intention de faire
racheter sa fille par les négociants de pelleteries, à prix de chevaux et de
peaux de buffles. Je m'y trouvais en cette circonstance. Aussitôt que ce chef
m'aperçut et me reconnut à ma robe noire ou soutane, ses larmes redoublèrent,
et il me pria, en me serrant dans ses bras, « de le prendre en pitié et de
parler (prier) en sa faveur au Grand-Esprit, pour le retour de sa
fille. » Bref, j'offris le
lendemain le saint sacrifice de la messe, auquel il assista avec toute la bande
des guerriers qui l'accompagnaient. Pendant l'auguste cérémonie, et avec une
foi visible, bien vive et bien sincère, le chef fit à haute voix ses prières et
ses supplications au ciel. Il reprit ensuite le chemin de son camp, à six
journées de marche, plein d'espoir et de confiance en Dieu. Il raconta à son
peuple sa rencontre avec la Robe-noire, et leur fit part de son espoir et de
son attente. Il avait à peine fini de parler, lorsqu'un coureur indien vint lui
annoncer l'approche de sa fille chérie. Jugez de la joie et de l'admiration de
toute la tribu ! Les actions de grâces
au Grand-Esprit retentirent aussitôt dans tout le camp indien. La prisonnière
des Corbeaux, depuis sa captivité, passait les nuits, ayant les pieds et les
mains attachés par des liens de cuir, à des piquets fortement enfoncés dans le
sol. La nuit qui suivit la messe dite au fort Pierre, une femme lui
détacha ses liens, lui remit un petit paquet contenant des provisions et
plusieurs paires de souliers indiens, et lui dit à voix basse « de se lever et
de reprendre la route de son camp, où son père l'attendait. » Elle marcha toute la nuit. A la pointe du
jour, elle se cacha dans un arbre creux, sur le bord d'une rivière. Quelques
heures plus tard, une bande de jeunes guerriers, poursuivant les traces de la
Siouse, respirant la vengeance et jetant des cris affreux, traversèrent la
rivière à côté de l’arbre creux. Ils cherchèrent en vain les traces de leur
future victime, et retournèrent au camp, très préoccupés de la mystérieuse
évasion de leur jeune ennemie. A l'approche de la nuit, la pauvre fille reprit
sa route, marcha plusieurs jours et plusieurs nuits de suite avec la plus
grande précaution et prenant peu de repos. Elle arriva enfin au camp de son
père, quelques instants après que celui-ci y fut arrivé à son retour du fort
Pierre.
¹ Page 107 de ce volume.
Ma rencontre avec
le frère de la fille Siouse, à l'attaque de notre camp, était vraiment
providentielle. Je lui parlai, et à ses compagnons, pendant environ une heure.
En les quittant, je leur fis un petit cadeau de café, de sucre et de biscuits,
et je les vis s'éloigner pour ne plus revenir à l'attaque.
D'autres
voyageurs n'ont pas été aussi heureux que nous. Plusieurs vapeurs avaient
quitté Saint-Louis vers la même époque; ils essuyèrent de la part des Sauvages
différentes attaques, dans lesquelles ils perdirent plusieurs hommes. Un gros
chaland fut coulé bas, et tout son monde détruit. Nous apprîmes alors avec plus
de certitude que le cri de guerre retentissait tout le long du fleuve, où notre
passage avait été tranquille et paisible.
IV
J'ajouterai ici
un mot sur les Sioux de la rivière Missouri et de la contrée à l'ouest de la
rivière. Leurs habitations, ou loges en peaux de buffle, sont au nombre de
3,000, et se composent de 8 à 10 individus, dont la cinquième partie peut être
considérée comme capable de porter des armes, et peuvent, par conséquent,
fournir de 5,000 à 6,000 guerriers. Les différentes bandes sont :
|
Les Ihanktonwans,
ou Jantons,
|
au nombre de
|
360
|
loges.
|
|
Les Ihanktonwannas,
ou Jantonnais,
|
»
|
800
|
»
|
|
Les Ankpapas,
|
»
|
365
|
»
|
|
Les Sihasapas,
ou Pieds-Noirs,
|
»
|
165
|
»
|
|
Les Sichangas,
ou Brûlés,
|
»
|
480
|
»
|
|
Les Ogallallas,
|
»
|
360
|
»
|
|
Les Minikanyes,
|
»
|
200
|
»
|
|
Les Oohenonpas,
ou Deux-chaudières,
|
»
|
100
|
»
|
|
Les Itazipehois,
ou Sans-arcs,
|
»
|
170
|
»
|
La nation Siouse ou
Dacotas est, sans contredit, la plus adroite, la plus guerrière, et, en même
temps, la plus nombreuse de toutes les nations indiennes dans l'immense
territoire des États-Unis. Avec une confiance assurée et la connaissance de
leurs propres forces, leurs guerriers seraient vraiment formidables. Nul peuple
ne supporte mieux les fatigues et les privations. A cheval, ils surpassent les
plus habiles cavaliers. Ajoutez-y une habileté rare dans le maniement de l'arc
et de la flèche et de leurs longues lances : ils se servent de ces armes à la
guerre, et tuent les animaux à la chasse dans les plus grandes courses. La
rapidité étonnante avec laquelle ils décochent la flèche, et leur adresse pour
atteindre le but, rendent les Indiens les rivaux de maîtres experts au tir. Un
grand nombre sont munis d'armes à feu, et savent s'en servir adroitement.
Aujourd'hui le cœur du Sioux est rempli de vengeance, et le pousse à la
turbulence et au carnage.
Après une attente
de quatre semaines à l'embouchure à la Rivière-au-Lait, après avoir eu le corps
empoisonné et enflé par une plante, vulgairement appelée l'herbe à la puce,
le rhus toxicodendron des botanistes, qui couvre tout le sol de la
forêt, le 30 juillet, nous vîmes enfin arriver de Benton une longue suite de
waggons, pour le transport du fret du bateau. Les bons Pères de la mission de
Saint-Pierre, parmi les Pieds-Noirs, m'envoyèrent une voiture commode pour le
voyage, et j'en pris possession avec les deux Frères. Une route de 300 milles,
avec des chariots chargés de 5,000 à 6,000 livres, au milieu d'un désert où
l'herbe avait presque entièrement disparu par la grande sécheresse du printemps
et de l’été, car pas une goutte d'eau n'était tombée depuis plusieurs mois; où
toutes les rivières étaient à sec, ne laissant çà et là qu'un petit trou rempli
d'eau stagnante et saline; tout cet ensemble rendait pour les voyageurs, pour
leurs voitures et pour les bœufs, le passage assez difficile. La région entière
portait l'empreinte et l'aspect de la désolation. Nous campions tous les soirs
à côté d'un ou de plusieurs de ces trous d'eau. Ils nous fournissaient du
poisson en abondance, des barbues ou pimelodus catus, des poissons
blancs, des dorés, une espèce de hareng, des carpes, etc. Nos chevaux et nos
bœufs se répandaient sur une vaste étendue pour brouter l'herbe sèche et rare.
La nuit, on formait un cercle de waggons et de voitures, pour y mettre les
animaux en sûreté, à l'abri des attaques nocturnes des voleurs de chevaux, soit
Blancs, soit Sauvages, dont cette région est infestée. Chemin faisant, des
buffles, des cerfs, des chevreuils, des grosses-cornes, des castors, des poules
de prairie, des outardes et des canards étaient tués par les chasseurs du camp,
et nous procuraient notre portion de viande fraîche. Nous passâmes trois fourches
de la Rivière-au-Lait, la rivière aux Français, la rivière au Castor et la
Sureau, la rivière Maria et la Teton, tributaires du Missouri. La route que
nous suivîmes passe presque au pied des petites Montagnes-Rocheuses et des
montagnes de laPatte-à-l'ours, deux chaînes isolées dans les plaines.
Après une marche
assez pénible, nous arrivâmes enfin au fort Benton ¹, le jour de la
glorieuse Assomption de la sainte Vierge. J'eus la grande consolation d'y
rencontrer le P. Imoda, qui était venu à ma rencontre de la mission de
Saint-Pierre. Nous nous y arrêtâmes pendant plusieurs jours, pour nous remettre
de nos fatigues, pour instruire un bon nombre d'enfants de la tribu des
Absarokés, ou Corbeaux, et leur donner le baptême. Ils étaient arrivés au fort vers
le même temps que nous, pour y vendre leurs pelleteries et y obtenir en échange
une quantité variée d'objets nécessaires. C'est une nation puissante et
guerrière, qui occupe toute la région entre les Montagnes-Noires et la chaîne
des Montagnes-aux-Vents, jusqu'aux sources de la rivière Roche-Jaune.
¹ Le fort Benton, à une
élévation au-dessus de la mer de 2,814 pieds.
La mission de
Saint-Pierre est située sur le bord du Missouri, à 10 milles au-dessus de ses
grandes chûtes, et à 75 milles de distance de Benton. Le pays des Pieds-Noirs
possède peu de terres propres à l'agriculture. Le nouvel endroit choisi par nos
Pères paraît jouir de plusieurs grands avantages. Le sol y est fertile, les
prairies basses y sont garnies d'un gazon abondant, mais sujettes à de longues
inondations pendant le printemps, à cause de la fonte des neiges. La position
est un peu solitaire et un peu trop éloignée du centre pour les opérations du
missionnaire parmi les différentes tribus des Pieds-Noirs, divisées
principalement en six ou huit branches; mais, par là même, on peut avoir des
avantages réels, car une mission naissante et pauvre, entourée d'un grand
nombre d'Indiens, ne pourrait facilement subvenir à leurs nombreux besoins.
De Saint-Pierre ¹,
l'un ou l'autre des Pères visite les Indiens dans l'intérieur du pays. Le
nombre des baptêmes, d'après le registre de la mission, dépasse 1,500. Une
petite congrégation d'adultes, de Blancs mariés à des femmes sauvages, et de
métis, s'établit à Benton. Les nombreuses émigrations de mineurs, ou chercheurs
d'or, qui se rendent en foule aux Trois-Fourches du Missouri et sur la rivière
Roche-Jaune, réclament déjà l'attention de nos Pères. Ils désirent leur
assistance, car il y a parmi ces nouveaux venus un bon nombre de catholiques.
Plusieurs villes y ont été commencées dans le courant de 1862 à 1863, entre
autres les villes de Banack et de Virginia. Chacune compte au delà de 1,000
habitants. Les dernières nouvelles reçues de Virginia parlent de 5,000
personnes employées aux mines dans le voisinage de la ville.
¹ Ainsi appelé par le P.
Congiato, en 1'honneur du patron du T. R. Père Général.
Dans le courant
du mois prochain, l'émigration des divers États vers les Montagnes-Rocheuses
sera extraordinaire. Des milliers de familles se proposent de se rendre au
nouveau territoire de l'Idaho, attirées par l'or, et en même temps pour
échapper à la conscription dans ce malheureux temps de guerre. Les occupations
de nos Pères, pour porter des secours spirituels aux Indiens, et en même temps
aux Blancs, seront donc bientôt très multipliées à la mission de Saint-Pierre.
Ils n'y sont que deux prêtres et deux Frères. Il est à espérer que leur nombre
sera bientôt augmenté. Leur mission comprend toute la région à l'est des
Montagnes-Rocheuses, depuis le 44e degré de latitude nord jusqu'au
49e, et depuis l'embouchure de la Roche-Jaune jusqu'à ses sources et
jusqu'aux sources du Missouri et de tous ses tributaires supérieurs. C'est ici
vraiment qu'on peut bien appliquer le texte de saint Matthieu :
« Messis
quidem multa, operarii autent pauci. Rogate ergo Dominum messis ut mittat
operarios in messem suant. La moisson est grande, mais les
moissonneurs sont rares. Demandez donc au maître de la moisson d'envoyer des
ouvriers pour moissonner. »
J'avais rempli
les désirs de mes supérieurs en menant les deux Frères italiens à la première
mission des Montagnes. Mais mon objet propre et principal était une visite et
une mission aux tribus nomades des Plaines; ce qui n'était réalisé qu'en
partie. En quittant Saint-Louis, je m'étais proposé de voir un très grand
nombre d'Indiens pendant l'été et l'automne; mais les circonstances du pays et
les dangers de la cruelle guerre indienne mettaient un obstacle absolu au plan
que j'avais formé. La contagion de cette guerre s'était communiquée aux tribus
supérieures des Sioux, qui avaient été jusqu'alors en paix avec les Blancs. Les
rapports qui nous parvenaient tous les jours parlaient de vols et de massacres
commis par les Indiens des plaines, d'un côté, et sur la route du lac Salé, par
des maraudeurs et des meurtriers d'une autre espèce, l'écume de la
civilisation, vivant de vols et d'assassinats commis sur les malheureux
voyageurs qu'ils rencontrent. Je lis, à ce sujet, dans le Courrier des
États-Unis, du 17 de ce mois, « que le Comité de vigilance, établi dans
l'Idaho, obtint de quelques bandits des révélations importantes. On découvrit
que cent trente individus environ s'étaient organisés en bande pour détrousser
et assassiner au besoin les voyageurs et les mineurs. Une centaine de victimes
étaient déjà tombées sous leurs coups, particulièrement sur la route qui
conduit de la ville du Lac Salé aux mines. Des arrestations furent faites, et l'on
pendit sans délai une vingtaine de ces voleurs et meurtriers; vingt ou
trente autres vont subir le même sort. »
Ayant eu
connaissance à temps du danger qu'il y avait à parcourir cette route, je pris
la résolution de retourner à Saint-Louis par la mer Pacifique. C'est la voie la
moins dangereuse et la plus prompte, à cause de la ligne régulière de bateaux à
vapeur, par l'isthme de Panama et par Aspinwall.
(Pour
être continué.)