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1864 - lettre 65 - Excursion chez les sauvages.

EXCURSION CHEZ LES SAUVAGES EN 1863

 

(Suite. Voir p. 290.)

 

 

                                               III

 

Je reprends ma petite narration où je l'ai laissée, à notre campement à la Rivière-au-lait. Nous y reçûmes la visite d'un grand nombre de Sauvages, Corbeaux et Gros-Ventres des plaines. Le 4 juillet, comme le camp se préparait à fêter le grand jour de l'indépendance américaine, nous eûmes une alerte, et nous échappâmes comme par miracle à un grand danger. Je vous l'ai déjà écrit ¹. Un fils du Poisson-Rouge, grand chef des Ogallallas, nous a sauvés tous, parce qu'il croyait que j'avais sauvé sa sœur. Or voici, en peu de mots, l'histoire de cette fille indienne et de sa délivrance. Le Poisson-Rouge, son père, fit une excursion guerrière dans le pays des Corbeaux. Ceux-ci le surprirent, fondirent sur sa bande, tuèrent un bon nombre de leurs adversaires et emmenèrent plusieurs prisonniers, entre autres la fille unique du chef. Inconsolable, le Poisson-Rouge vint au fort Pierre, dans l'intention de faire racheter sa fille par les négociants de pelleteries, à prix de chevaux et de peaux de buffles. Je m'y trouvais en cette circonstance. Aussitôt que ce chef m'aperçut et me reconnut à ma robe noire ou soutane, ses larmes redoublèrent, et il me pria, en me serrant dans ses bras, « de le prendre en pitié et de parler (prier) en sa faveur au Grand-Esprit, pour le retour de sa fille. »   Bref, j'offris le lendemain le saint sacrifice de la messe, auquel il assista avec toute la bande des guerriers qui l'accompagnaient. Pendant l'auguste cérémonie, et avec une foi visible, bien vive et bien sincère, le chef fit à haute voix ses prières et ses supplications au ciel. Il reprit ensuite le chemin de son camp, à six journées de marche, plein d'espoir et de confiance en Dieu. Il raconta à son peuple sa rencontre avec la Robe-noire, et leur fit part de son espoir et de son attente. Il avait à peine fini de parler, lorsqu'un coureur indien vint lui annoncer l'approche de sa fille chérie. Jugez de la joie et de l'admiration de toute la tribu !  Les actions de grâces au Grand-Esprit retentirent aussitôt dans tout le camp indien. La prisonnière des Corbeaux, depuis sa captivité, passait les nuits, ayant les pieds et les mains attachés par des liens de cuir, à des piquets fortement enfoncés dans le sol. La nuit qui suivit la messe dite au fort Pierre, une femme lui détacha ses liens, lui remit un petit paquet contenant des provisions et plusieurs paires de souliers indiens, et lui dit à voix basse « de se lever et de reprendre la route de son camp, où son père l'attendait. »  Elle marcha toute la nuit. A la pointe du jour, elle se cacha dans un arbre creux, sur le bord d'une rivière. Quelques heures plus tard, une bande de jeunes guerriers, poursuivant les traces de la Siouse, respirant la vengeance et jetant des cris affreux, traversèrent la rivière à côté de l’arbre creux. Ils cherchèrent en vain les traces de leur future victime, et retournèrent au camp, très préoccupés de la mystérieuse évasion de leur jeune ennemie. A l'approche de la nuit, la pauvre fille reprit sa route, marcha plusieurs jours et plusieurs nuits de suite avec la plus grande précaution et prenant peu de repos. Elle arriva enfin au camp de son père, quelques instants après que celui-ci y fut arrivé à son retour du fort Pierre.

 

¹ Page 107 de ce volume.

 

Ma rencontre avec le frère de la fille Siouse, à l'attaque de notre camp, était vraiment providentielle. Je lui parlai, et à ses compagnons, pendant environ une heure. En les quittant, je leur fis un petit cadeau de café, de sucre et de biscuits, et je les vis s'éloigner pour ne plus revenir à l'attaque.

 

D'autres voyageurs n'ont pas été aussi heureux que nous. Plusieurs vapeurs avaient quitté Saint-Louis vers la même époque; ils essuyèrent de la part des Sauvages différentes attaques, dans lesquelles ils perdirent plusieurs hommes. Un gros chaland fut coulé bas, et tout son monde détruit. Nous apprîmes alors avec plus de certitude que le cri de guerre retentissait tout le long du fleuve, où notre passage avait été tranquille et paisible.

 

                                               IV

 

J'ajouterai ici un mot sur les Sioux de la rivière Missouri et de la contrée à l'ouest de la rivière. Leurs habitations, ou loges en peaux de buffle, sont au nombre de 3,000, et se composent de 8 à 10 individus, dont la cinquième partie peut être considérée comme capable de porter des armes, et peuvent, par conséquent, fournir de 5,000 à 6,000 guerriers. Les différentes bandes sont :

 

Les Ihanktonwans, ou Jantons,

au nombre de

360

loges.

Les Ihanktonwannas, ou Jantonnais,

»

800 

»

Les Ankpapas,

»

365

»

Les Sihasapas, ou Pieds-Noirs,

»

165

»

Les Sichangas, ou Brûlés,

»

480

»

Les Ogallallas,

»

360

»

Les Minikanyes,

»

200

»

Les Oohenonpas, ou Deux-chaudières,

»

100

»

Les Itazipehois, ou Sans-arcs,

»

170

»

 

La nation Siouse ou Dacotas est, sans contredit, la plus adroite, la plus guerrière, et, en même temps, la plus nombreuse de toutes les nations indiennes dans l'immense territoire des États-Unis. Avec une confiance assurée et la connaissance de leurs propres forces, leurs guerriers seraient vraiment formidables. Nul peuple ne supporte mieux les fatigues et les privations. A cheval, ils surpassent les plus habiles cavaliers. Ajoutez-y une habileté rare dans le maniement de l'arc et de la flèche et de leurs longues lances : ils se servent de ces armes à la guerre, et tuent les animaux à la chasse dans les plus grandes courses. La rapidité étonnante avec laquelle ils décochent la flèche, et leur adresse pour atteindre le but, rendent les Indiens les rivaux de maîtres experts au tir. Un grand nombre sont munis d'armes à feu, et savent s'en servir adroitement. Aujourd'hui le cœur du Sioux est rempli de vengeance, et le pousse à la turbulence et au carnage.

 

Après une attente de quatre semaines à l'embouchure à la Rivière-au-Lait, après avoir eu le corps empoisonné et enflé par une plante, vulgairement appelée l'herbe à la puce, le rhus toxicodendron des botanistes, qui couvre tout le sol de la forêt, le 30 juillet, nous vîmes enfin arriver de Benton une longue suite de waggons, pour le transport du fret du bateau. Les bons Pères de la mission de Saint-Pierre, parmi les Pieds-Noirs, m'envoyèrent une voiture commode pour le voyage, et j'en pris possession avec les deux Frères. Une route de 300 milles, avec des chariots chargés de 5,000 à 6,000 livres, au milieu d'un désert où l'herbe avait presque entièrement disparu par la grande sécheresse du printemps et de l’été, car pas une goutte d'eau n'était tombée depuis plusieurs mois; où toutes les rivières étaient à sec, ne laissant çà et là qu'un petit trou rempli d'eau stagnante et saline; tout cet ensemble rendait pour les voyageurs, pour leurs voitures et pour les bœufs, le passage assez difficile. La région entière portait l'empreinte et l'aspect de la désolation. Nous campions tous les soirs à côté d'un ou de plusieurs de ces trous d'eau. Ils nous fournissaient du poisson en abondance, des barbues ou pimelodus catus, des poissons blancs, des dorés, une espèce de hareng, des carpes, etc. Nos chevaux et nos bœufs se répandaient sur une vaste étendue pour brouter l'herbe sèche et rare. La nuit, on formait un cercle de waggons et de voitures, pour y mettre les animaux en sûreté, à l'abri des attaques nocturnes des voleurs de chevaux, soit Blancs, soit Sauvages, dont cette région est infestée. Chemin faisant, des buffles, des cerfs, des chevreuils, des grosses-cornes, des castors, des poules de prairie, des outardes et des canards étaient tués par les chasseurs du camp, et nous procuraient notre portion de viande fraîche. Nous passâmes trois fourches de la Rivière-au-Lait, la rivière aux Français, la rivière au Castor et la Sureau, la rivière Maria et la Teton, tributaires du Missouri. La route que nous suivîmes passe presque au pied des petites Montagnes-Rocheuses et des montagnes de laPatte-à-l'ours, deux chaînes isolées dans les plaines.

 

Après une marche assez pénible, nous arrivâmes enfin au fort Benton ¹, le jour de la glorieuse Assomption de la sainte Vierge. J'eus la grande consolation d'y rencontrer le P. Imoda, qui était venu à ma rencontre de la mission de Saint-Pierre. Nous nous y arrêtâmes pendant plusieurs jours, pour nous remettre de nos fatigues, pour instruire un bon nombre d'enfants de la tribu des Absarokés, ou Corbeaux, et leur donner le baptême. Ils étaient arrivés au fort vers le même temps que nous, pour y vendre leurs pelleteries et y obtenir en échange une quantité variée d'objets nécessaires. C'est une nation puissante et guerrière, qui occupe toute la région entre les Montagnes-Noires et la chaîne des Montagnes-aux-Vents, jusqu'aux sources de la rivière Roche-Jaune.

 

¹ Le fort Benton, à une élévation au-dessus de la mer de 2,814 pieds.

 

La mission de Saint-Pierre est située sur le bord du Missouri, à 10 milles au-dessus de ses grandes chûtes, et à 75 milles de distance de Benton. Le pays des Pieds-Noirs possède peu de terres propres à l'agriculture. Le nouvel endroit choisi par nos Pères paraît jouir de plusieurs grands avantages. Le sol y est fertile, les prairies basses y sont garnies d'un gazon abondant, mais sujettes à de longues inondations pendant le printemps, à cause de la fonte des neiges. La position est un peu solitaire et un peu trop éloignée du centre pour les opérations du missionnaire parmi les différentes tribus des Pieds-Noirs, divisées principalement en six ou huit branches; mais, par là même, on peut avoir des avantages réels, car une mission naissante et pauvre, entourée d'un grand nombre d'Indiens, ne pourrait facilement subvenir à leurs nombreux besoins.

 

De Saint-Pierre ¹, l'un ou l'autre des Pères visite les Indiens dans l'intérieur du pays. Le nombre des baptêmes, d'après le registre de la mission, dépasse 1,500. Une petite congrégation d'adultes, de Blancs mariés à des femmes sauvages, et de métis, s'établit à Benton. Les nombreuses émigrations de mineurs, ou chercheurs d'or, qui se rendent en foule aux Trois-Fourches du Missouri et sur la rivière Roche-Jaune, réclament déjà l'attention de nos Pères. Ils désirent leur assistance, car il y a parmi ces nouveaux venus un bon nombre de catholiques. Plusieurs villes y ont été commencées dans le courant de 1862 à 1863, entre autres les villes de Banack et de Virginia. Chacune compte au delà de 1,000 habitants. Les dernières nouvelles reçues de Virginia parlent de 5,000 personnes employées aux mines dans le voisinage de la ville.

 

¹ Ainsi appelé par le P. Congiato, en 1'honneur du patron du T. R. Père Général.

 

Dans le courant du mois prochain, l'émigration des divers États vers les Montagnes-Rocheuses sera extraordinaire. Des milliers de familles se proposent de se rendre au nouveau territoire de l'Idaho, attirées par l'or, et en même temps pour échapper à la conscription dans ce malheureux temps de guerre. Les occupations de nos Pères, pour porter des secours spirituels aux Indiens, et en même temps aux Blancs, seront donc bientôt très multipliées à la mission de Saint-Pierre. Ils n'y sont que deux prêtres et deux Frères. Il est à espérer que leur nombre sera bientôt augmenté. Leur mission comprend toute la région à l'est des Montagnes-Rocheuses, depuis le 44e degré de latitude nord jusqu'au 49e, et depuis l'embouchure de la Roche-Jaune jusqu'à ses sources et jusqu'aux sources du Missouri et de tous ses tributaires supérieurs. C'est ici vraiment qu'on peut bien appliquer le texte de saint Matthieu :

« Messis quidem multa, operarii autent pauci. Rogate ergo Dominum messis ut mittat operarios in messem suant. La moisson est grande, mais les moissonneurs sont rares. Demandez donc au maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour moissonner. »

 

J'avais rempli les désirs de mes supérieurs en menant les deux Frères italiens à la première mission des Montagnes. Mais mon objet propre et principal était une visite et une mission aux tribus nomades des Plaines; ce qui n'était réalisé qu'en partie. En quittant Saint-Louis, je m'étais proposé de voir un très grand nombre d'Indiens pendant l'été et l'automne; mais les circonstances du pays et les dangers de la cruelle guerre indienne mettaient un obstacle absolu au plan que j'avais formé. La contagion de cette guerre s'était communiquée aux tribus supérieures des Sioux, qui avaient été jusqu'alors en paix avec les Blancs. Les rapports qui nous parvenaient tous les jours parlaient de vols et de massacres commis par les Indiens des plaines, d'un côté, et sur la route du lac Salé, par des maraudeurs et des meurtriers d'une autre espèce, l'écume de la civilisation, vivant de vols et d'assassinats commis sur les malheureux voyageurs qu'ils rencontrent. Je lis, à ce sujet, dans le Courrier des États-Unis, du 17 de ce mois, « que le Comité de vigilance, établi dans l'Idaho, obtint de quelques bandits des révélations importantes. On découvrit que cent trente individus environ s'étaient organisés en bande pour détrousser et assassiner au besoin les voyageurs et les mineurs. Une centaine de victimes étaient déjà tombées sous leurs coups, particulièrement sur la route qui conduit de la ville du Lac Salé aux mines. Des arrestations furent faites, et l'on pendit sans délai une vingtaine de ces voleurs et meurtriers; vingt ou trente autres vont subir le même sort. »

 

Ayant eu connaissance à temps du danger qu'il y avait à parcourir cette route, je pris la résolution de retourner à Saint-Louis par la mer Pacifique. C'est la voie la moins dangereuse et la plus prompte, à cause de la ligne régulière de bateaux à vapeur, par l'isthme de Panama et par Aspinwall.

                                               (Pour être continué.)