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1862 - lettre 58 - Les sauvages Coeurs-d'alêne.

LES SAUVAGES CŒURS-D'ALÊNE

 

CINQUANTE-HUITIÈME LETTRE DU RÉVÉREND PÈRE DE SMET

 

Au Directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

 

                   Mon révérend et bien cher Père.

 

J'étais arrivé, le 18 octobre 1858, au grand lac Cœur-d'Alêne. Je vais vous donner une idée du pays qu'occupe cette tribu et de la mission que nos Pères y desservent.

 

                                     I. -- Aspect du pays des Coeurs-d'Alêne.

 

Le pays des Cœurs-d’Alêne est vraiment pittoresque; c'est un des plus beaux du territoire de Washington. La nature semble l'avoir beaucoup favorisé, et, dans mes différentes visites, je l'ai toujours admiré beaucoup. Du nord au sud et de l'est à l'ouest, l'étendue du terrain que les Indiens Cœurs-d'Alêne réclament, peut être d'une centaine de milles. Le pays est surtout montagneux. Le P. Joset, missionnaire dans ces parages depuis quinze années, le compare au Jura, un des plus beaux cantons de la Suisse, sa patrie. C'est, dit-il, le même climat, le même aspect de vallées et de vallons, de côtes et de montagnes couvertes de belles forêts. Ici, dans ces forêts primitives, les arbres de différentes espèces s'entremêlent. On y trouve dix différentes sortes d'arbres dans le genre des térébinthes, des pins, des sapins et des mélèzes; le cèdre y vient dans toute sa grandeur; l'if, le juniper, le peuplier et le tremble y abondent, surtout dans les vallons.

 

Le lac des Cœurs-d'Alêne, avec ses vingt-cinq baies et promontoires, peut avoir une longueur de près de 30 milles, sur une largeur d'un à 5 milles; la rangée des côtes montagneuses qui le renferment est d'un aspect très varié. Il reçoit ses eaux principalement de deux belles rivières, la Saint-Joseph et la Cœur-d'Alêne, dont les courants sont doux, unis et à peine perceptibles en automne. La largeur de chacune est d'environ cent verges. Chaque vallée a une largeur d'un à 3 milles. On y admire çà et là de beaux petits lacs, de 3 à 6 milles de circonférence, au pied de hautes montagnes qui en relèvent toute la beauté. Deux vallées ont des portions considérables de terres fertiles et de riches pâturages. Les vallons supérieurs sont remplis de camache, racine très nourrissante, qui ne demande aucune culture. Les montagnes qui bordent les vallées ont, pour la plupart, des formes coniques, semblables souvent aux pains de sucre. Quelques-unes ont les cimes couvertes de neiges pendant une grande partie de l'année. Les sites à moulins y abondent. Les pâturages des baies du lac et des vallées, ainsi que les flancs des collines et des montagnes, suffiraient à nourrir des milliers de bestiaux, de moutons et de chevaux. Toutefois, on devrait les hiverner dans la saison rigoureuse, car toute l'étendue, pendant quatre mois de l'année, ne présents qu'un désert couvert d'une neige profonde et infranchissable sans raquettes ¹.

 

¹ Une raquette est, d'après le Dictionnaire de Trévoux, « une certaine machine que les sauvages du Canada attachent à leurs pieds pour marcher plus commodément sur la neige, et qui est faite à peu près en forme de raquette à jouer. Soleœ latiores. Cette raquette a la figure d'un losange, dont les deux angles des côtés sont abattus et arrondis; le treillis qui porte sur le tour de bois est fait de courroies ou aiguillettes de cuir d'orignac, très étroites et très déliées, et les mailles en sont beaucoup plus petites que celles de nos raquettes à jouer à la paume. Au milieu est attaché un soulier, ou plutôt un chausson de cuir bien passé et bien souple, qui est garni de laine ou de poil. C'est dans ce chausson que l'on met le pied. En ce sens, on dit ce mot ordinairement au pluriel, parce qu'il faut une paire de raquettes pour marcher sur la neige. Les raquettes empêchent qu'on n'enfonce dans la neige. Il faut faire de grands pas, de grandes enjambées avec les raquettes, afin qu'elles ne portent pas l'une sur l'autre; ce qui fait que l'on avance beaucoup en raquettes ou avec des raquettes. Les missionnaires et les autres Français se servent aussi de raquettes comme les Sauvages. »

Dans le second volume des Lettres du P. De Smet, publié en 1848, on trouve une lithographie représentant des raquettes.                     (Note de la rédaction.)

 

Les Indiens diligents trouvent dans leurs terres une subsistance abondante dans la grande variété des racines et des fruits qu'ils peuvent y recueillir. En même temps, les lacs, les rivières et les ruisseaux, dans presque toutes les saisons de l'année, mais surtout à la fonte des neiges, fourmillent de différentes espèces de poissons, principalement de la belle truite tachetée des montagnes. Les Cœurs-d'Alêne, en général, cultivent quelques petits champs de patates, de carottes, de pois et de fèves, de froment et d'orge. Ils font la pêche, et les animaux sauvages ne leur manquent pas ².

 

² Animaux qu'on trouve dans les terres des Cœurs-d'Alêne : -- l'ours gris, Zimagêitschen; -- l'ours noir et brun, Eutlâmiken; -- la biche, Zilêzetchê; -- l'orignal, Gâzéikx; -- le chevreuil, Triit; -- le mouton blanc, Skotéi; -- la grosse corne, Illikweltschen; -- le chevreuil queue noire, Stooltze; -- le cabri, Stainn; -- le castor, Nmolitscheust; -- la loutre, Lettecò; -- le rat musqué, Traggéoultzen; -- le rat de bois ; -- le carcajou ; -- l'écureuil; -- le porc-épic.

 

Il me restait encore 40 milles à faire pour me rendre à la Mission du Sacré-Cœur. A notre arrivée au Grand-Lac, le 18, le ciel s'était couvert de nuages et semblait annoncer l'approche de la mauvaise saison. Elle commença réellement par une abondante neige et de fortes pluies, qui tombèrent pendant toute la soirée et toute la nuit, tellement qu'une partie de ma tente se trouvait inondée. Il nous fut impossible de lever le camp le lendemain. Le R. P. Gazzoli, neveu du cardinal de ce nom qui est mort en 1857, et supérieur des missions, ayant appris notre approche, était venu, malgré le mauvais temps, me rejoindre dans une vieille et rude barquette, où l'eau entrait par plus d'un endroit. Le bon Père me donna beaucoup de nouvelles, tant consolantes que tristes, sur le pays et les Indiens. A mesure que 1'heure de l'envahissement de leurs terres par les Blancs approche, l'esprit du pauvre Indien s'inquiète, s'attriste et s'alarme. L'idée de devoir bientôt quitter l'endroit où reposent les cendres de ses pères et de tout ce qui lui est cher, ses chasses et ses pêches, le jette dans un abattement complet et d'autant plus triste qu'il est irremédiable et irrésistible. L'Indien ne voit devant lui qu'un sombre et noir avenir. C'est l'état actuel de toutes les tribus de ces parages. Il ne sera pas facile de leur prêcher la résignation. On doit prier et espérer dans le Seigneur.

 

Le 20 novembre, nous nous embarquâmes, et, après une course d'environ 10 milles sur les belles eaux du lac; nous entrâmes dans la riante et douce vallée, d'une largeur de 2 à 3 milles, entre deux rangées de montagnes pittoresques, où la rivière Cœur-d'Alêne descend et serpente si tranquillement qu'on aperçoit à peine le mouvement de ses eaux cristallines. A environ 15 milles de distance de son embouchure, nous campâmes au pied d'une haute montagne, sous le feuillage touffu d'un gros cèdre qui nous protégea contre l'intempérie de la saison.

 

Quelques Indiens nous y avaient devancés dans leurs légers canots d'écorce d'épinettes, de la grosseur d'un carton ordinaire, qui flottent avec une facilité et une rapidité étonnantes. Un bon feu y avait été allumé, et, à notre arrivée, la cafetière et une grande chaudière de gamine, ou bouilli de viande et de farine, bouillonnaient déjà. Il était tard, et nous n'avions rien mangé depuis le déjeuner. Nous fîmes donc honneur au dîner-souper sauvage, par le meilleur des appétits.

 

Enfin le 21 novembre, dans d'après-dînée, après un bien long voyage ¹, nous arrivâmes à la Mission, et j'eus le bonheur d'embrasser mes chers frères en Jésus-Christ, entre autres le R. P. Louis Vercruysse et le F. François Huybrechts, Belges, qui travaillent depuis quinze ans dans les Missions avec un zèle infatigable et apostolique.

 

¹ De Saint-Louis à Leavenworth-city, en bateau à vapeur, 400 milles; -- de Leavenworth   à la Traverse de la branche du sud de la Plate, 500 milles; -- de la branche du sud à Leavenworth, en voiture et à cheval, jusqu’à Saint-Louis, 900 milles; -- de Saint-Louis à New-York, en chemin de fer, 1,100 milles; -- de New-York à Aspinwall, en bateau à vapeur; d'Aspinwall à Panama, en chemin de fer; de Panama à San-Francisco, en bateau à vapeur, en tout 6,850 milles; -- de San-Francisco à l’embouchure de la Colombie, en bateau à vapeur, 800 milles; -- de l'embouchure de la Colombie à la Mission du Sacré-Cœur, en bateau à vapeur, en voiture, à cheval et en canot, 575 milles; -- total : 10,725 milles, ce qui fait 3750 lieues de Brabant, ou 4312 ½ lieues de poste.

 

                                     II. -- Mission du Sacré-Cœur parmi les Cœurs-d'Alêne.

 

La mauvaise saison ayant commencé, les neiges ne tardèrent pas à remplir toutes les passes des montagnes; les rivières et les lacs, à charrier des glaces en abondance. Je dus donc me résoudre à abandonner, pour le moment, mon projet de me rendre à la Mission des Têtes-Plates et des Pend-d'Oreilles, qui se trouvent à six journées de marche, vers le nord-est, dans une des plus hautes vallées des Montagnes-Rocheuses.

 

Au commencement de l'hiver, la neige s'accumule dans ces montagnes à une grande profondeur. Elles ne deviennent franchissables, soit avec des chaussures, soit avec des raquettes, qu'après une bonne fonte et une pluie suivie d'une forte gelée; alors seulement le voyageur peut risquer le passage. Sans cette précaution nécessaire, on y expose sa vie. Il est rare qu'un téméraire ou un imprudent échappe au danger. J'ai fait un essai en 1845. Je traversai alors en raquettes les montagnes Sascachawan, aux sources de la Colombie, pour parcourir un espace d'environ 90 milles sur une neige de cinq à vingt pieds de profondeur. Je n'oublierai jamais les bons et braves sauvages qui me servirent de guides dans cette circonstance; sans eux, certes, je ne serais jamais sorti du mauvais pas où je m'étais trop hardiment engagé. Ce danger m'a rendu plus prudent. A mon dernier voyage, dont je vous donne le récit, je restai donc à la Mission du Sacré-Cœur, depuis le 21 novembre 1858 jusqu'au 18 février 1859. Pendant cet intervalle, nous avons eu quarante-trois jours et quarante-trois nuits de neige plus ou moins abondante. Jugez de la masse. Il y a eu sept jours de pluie, vingt et un jours de temps couvert, et seize jours de temps clair et froid.

 

La Mission des Cœurs-d'Alêne possède une belle église, qui ferait honneur à tout pays civilisé. Elle a une longueur de 90 pieds sur 35 de largeur et 30 de hauteur, avec un portique, supporté par six colonnes massives. Il y a trois autels, ornés de trois magnifiques tableaux venus de Rome. Les belles statues de la sainte Vierge et de saint Jean près de la Croix, artistement sculptées par le R. P. Ravalli, missionnaire parmi les Cœurs-d'Alêne, attirent surtout l'attention.

 

Les bâtisses consistent en huit maisonnettes en poutres équarries sur deux faces, où chaque Père et Frère a sa chambre. Il y a une cuisine et un réfectoire. La grange et les écuries sont très vastes et sans un même toit. Ajoutez-y un moulin à moudre le froment, mû par un cheval, et quatre hangars pour les provisions. Le forgeron, le charpentier et le boulanger y ont chacun leur atelier. Autour de l'église et des Pères qui la desservent, se trouvent les maisonnettes, les cabanes et les loges des Indiens, en bois arrondi, écorces de cèdre, peaux et joncs, construites de différentes manières et selon les habitudes et les goûts différents.

 

Les Indiens aiment le travail. « La construction de leur belle église, disait le P. Gazzoli, était pour eux le passe-temps le plus agréable. »  Tous leurs moments de loisir étaient consacrés à transporter les pierres et les pièces de charpente nécessaires à la construction. « Défendre à un Cœur-d'Alêne de prendre part au travail ou l'en éloigner, est pour lui une punition très sévère. »  C'est le témoignage que leur rend le supérieur de la Mission.

 

Les champs et les pâturages de la Mission et ceux des Indiens se composent de deux vastes et beaux vallons, où les terres sont très fertiles et rapportent des moissons prodigieuses, en grains surtout. Un seul grain de froment, m'a dit le P. Joset, produit environ mille grains par an. L'été, dernier, chaque arpent a rendu ses 80 à 120 boisseaux de blé.

 

Si les Indiens ne s'adonnent pas davantage à l'agriculture, c'est à cause des circonstances dans lesquelles ils se trouvent, c'est-à-dire, le manque d'outils nécessaires pour le labourage et les constructions. Les missionnaires eux-mêmes y arrivent dans une grande pénurie et ne peuvent, par conséquent, venir que faiblement au secours des Sauvages.

 

Le jour de la Noël, je chantai la messe de minuit. Tous les Indiens, hommes, femmes et enfants entonnèrent ensemble le Vivat Jesus, le Gloria, le Credo et plusieurs cantiques composés dans leur propre langue. Ils chantaient avec un accord vraiment merveilleux. Je ne saurais vous décrire les impressions consolantes que j'éprouvai dans cet heureux moment, à cette belle fête célébrée dans ce désert. Elle me rappelait ces réunions charitables des premiers temps du christianisme, alors que, comme le dit le grand Apôtre des Gentils, tous n'avaient qu’un cœur et qu'une âme. Pendant les huit jours précédents, les Indiens s'étaient assidûment préparés à une bonne confession et à la messe de minuit. Tous, à peu d'exceptions près, s'approchèrent de la Table du Seigneur, pour participer au Pain des anges. Une telle scène ne s'oublie jamais, et on la garde parmi les souvenirs les plus heureux de sa vie.

 

Il y a parmi ces pauvres Indiens un grand nombre d'âmes vraiment d'élite; fidèles à la grâce de Dieu, humbles, ferventes et zélées dans l'accomplissement de leurs devoirs de chrétien, et de cette simplicité admirable que l'Évangile nous rappelle si bien dans les Beati pauperes spiritu, quoniam ipsi Deum possidebunt. Les richesses et les grandeurs de la terre leur sont absolument inconnues : ils ne semblent occupés que de l'Unum necessarium, la recherche des trésors du ciel, qui seuls peuvent les rendre heureux dans toute l'éternité. Rien de plus touchant et de plus édifiant que les anecdotes que leurs missionnaires nous en rapportent. Ces heureux fruits récompensent abondamment les ouvriers du Seigneur et les soutiennent dans les misères et les privations qui les trouvent dans ce petit coin de la terre, éloignés de leurs frères en Jésus-Christ, de tout ce qui leur est cher au monde et de leur pays natal.

 

Les missionnaires actuellement engagés dans les missions indiennes aux Montagnes-Rocheuses, sont : les PP. Congiato, supérieur, natif de la Sardaigne; -- Gazzoli, Romain; -- Joset, Suisse; -- Vercruysse, Belge; -- Tadini, Piémontais; -- Hoeken, Hollandais; -- Meretry, Suisse; -- les Frères Huybrechts, Belge; -- Magill, Irlandais; -- Magrio, Maltais; -- Specht, Allemand; -- Claessens, Belge; -- et De Kock, Hollandais.

 

Je me propose, mon révérend Père, de vous donner, dans une prochaine lettre, une petite description de la chasse parmi les Cœurs-d'Alêne. En attendant, veuillez agréer, etc.

 

                                                              P. J. DE SMET.