15 JUILLET 1860 206e
LIVRAISON
PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES,
SCIENTIFIQUES
LOUISE SIGHOUIN
SAUVAGE DE LA TRIBU DES
CŒURS-D’ALÊNE
MORTE
EN ODEUR DE SAINTETÉ, EN 1853.
(Suite. Voir pp. 274 et 312.)
IV. -- Charité pour les malades
et pauvreté de Louise.
Parmi toutes les
vertus qui distinguaient Louise et qu'elle chérissait et pratiquait avec tant
d'ardeur et de zèle, brillait surtout sa charité chrétienne auprès des malades
et des moribonds. Le P. Gazzoli, qui dessert cette mission depuis plusieurs
années, m'a assuré que pendant la vie de Louise, il ne s'est jamais rendu au
lit d'un malade ou d'un moribond sans y rencontrer la bonne Samaritaine
indienne. Elle se dévouait au service continuel des malades et les servait avec
autant de soin, de patience et d'intérêt, qu'elle aurait pu en donner à ses
propres enfants et à ses propres parents. En soulageant les corps, avec une
charité admirable et vraiment maternelle, elle ne manquait jamais de songer à
l'âme, et elle s'appliquait avec encore plus de zèle et de ferveur à en guérir
les plaies, surtout quand l'état de la conscience du patient semblait le plus
le demander. Elle suggérait des propos pieux, et récitait avec eux des actes de
foi, d'espérance, de charité, de contrition, de confiance, de résignation, de
soumission à la sainte volonté du Seigneur; elle les exhortait sans cesse à
avoir patience dans les douloureuses épreuves, à l'imitation de Jésus-Christ,
mort sur la croix pour nous sauver; en un mot, elle servait fidèlement son Dieu
dans la personne du prochain, conformément à ces paroles de l'Évangile : Je
vous le dis en vérité, autant de fois que vous l'avez fait à un des moindres de
mes frères que voici, c'est à moi-même que vous l'avez fait. Sans autre
récompense que celle qu'elle attendait de son divin Maître, elle remplissait
tous les devoirs d'une excellente garde-malade. Elle mettait autant
d'exactitude et de dévouement à ce service, qu'aurait pu en montrer une
religieuse exemplaire de la Merci ou de Saint-Vincent de Paul. Dans bien des
occasions où elle voulait exercer sa mission volontaire de charité, elle devait
se résoudre à de grands sacrifices et à des efforts presque héroïques sur
elle-même, pour vaincre ses répugnances naturelles. Le P. Gazzoli rapporte
qu'un jour, selon sa coutume dans certaines circonstances, pour être aidé dans
le soin qu'exigeait une plaie des plus dégoûtantes, il invita Louise à
l'accompagner auprès d'un malade. L'aspect de la plaie était tel, que la
répugnance de la courageuse Indienne prit le dessus pour la première fois; elle
n'osa pas y toucher, ni se mettre en devoir de la soigner. Le Père s'en aperçut
et ouvrit aussitôt l'abcès lui-même. Quelques instants après, Louise lui
témoigna le plus vif regret d'avoir cédé à la nature, et lui dit, avec humilité
et respect : « J'ai grande honte, mon Père; ma faiblesse a eu le dessus.
J'admire votre charité. J'ai manqué de courage pour vous imiter. » Elle répara ce qu'elle se reprochait comme
une faute, et se mit aussitôt à servir ce malade et à soigner sa plaie, avec la
plus grande assiduité, pendant environ deux mois et jusqu'à sa guérison.
C'était la première fois, ajoutait le P. Gazzoli, que la bonne Sighouin avait
reculé devant un charitable désir qu'il avait manifesté; ce fut aussi la
dernière. Dans la suite, jusqu'à sa mort, dans toutes les circonstances, elle
continua toujours de remplir, avec promptitude et fidélité, les demandes que
son pieux directeur lui faisait, pour lui offrir des occasions de victoire et
de mérites devant Dieu. Elle avait triomphé définitivement d'elle-même, et,
dans son humble constance au chevet du lit des douleurs, les cas les plus
dégoûtants lui paraissaient être les plus agréables et avoir le plus
d'attraits.
Parmi les beaux
actes de patience et de charité de Louise, on peut citer le soin qu'elle eut,
pendant plusieurs années, d'un enfant pauvre, sur lequel semblaient s'accumuler
toutes les misères humaines du corps et de l'esprit. Orphelin, dénué de tout,
manchot, aveugle, et, ce qui est pis, entêté et d'un caractère ingouvernable,
tel était l'enfant adoptif de Louise. Un semblable individu était sans doute
une riche aubaine pour exercer une sainte. Un jour, elle fit dire au Père qu'on
ne pouvait venir à bout d'Ignace, -- c'était le nom de l’orphelin, -- et qu'il
ne voulait en rien l'écouter. Le Père, qui fournissait la nourriture et le
vêtement, croyait qu'en le menaçant de le faire jeûner, on pourrait l'amener à
se soumettre; mais quand on l'essaya, Ignace releva la manche de sa chemise et
dit en montrant son bras : « Tiens, regarde, je suis gras. Je puis
jeûner. » Il avait alors onze à douze ans. Tel était le caractère de
l’enfant auquel Louise, pendant plusieurs années, comme une tendre mère,
prodigua ses soins, jusqu'à ce que Dieu rappelât le petit malheureux de ce
monde.
Louise avait une
nièce nommée Agathe, fille unique de l'une de ses sœurs. C'était comme
son enfant de prédilection et à juste titre. Pieuse et toujours attentive aux
bons avis et aux sages leçons de sa tante, Agathe vérifiait son nom par sa
conduite exemplaire et par son exemple au milieu de ses jeunes compagnes. Elle
était bien instruite dans la doctrine chrétienne et se préparait à faire sa
première communion; déjà elle s'était présentée an tribunal de la pénitence
pour faire une bonne confession, quand une attaque d'apoplexie lui ôta l'usage
de la parole. Elle ne survécut qu'un jour, souffrant beaucoup, mais avec une
patience admirable. Cette' mort était une épreuve bien pénible pour le cœur de
Louise, qui, même longtemps après, ne pouvait oublier sa chère Agathe; elle se
soumit néanmoins parfaitement à la volonté divine, et, persuadée que sa nièce
était passée à une meilleure vie, elle surmonta toute sa douleur et on ne la
vit verser aucune larme; au contraire, elle ne cessa de remercier le Seigneur
de la grâce qu'il avait accordée à Agathe, en l'arrachant aux dangers de la
terre, pour la placer dans sa céleste demeure.
Louise vivait
dans une grande pauvreté; jamais cependant la moindre plainte ne lui échappait
pour exposer ses besoins et sa misère. Lorsque le missionnaire était en état de
pouvoir lui faire quelque charité, il devait toujours, le premier, lui demander
si elle ne se trouvait pas en quelque nécessité, soit pour sa nourriture, soit
pour son habillement. Elle ne comptait pour rien les privations et la pauvreté
volontaire qu'elle s'était imposées par amour pour son divin Sauveur et pour
son prochain. Sa loge, construite en nattes de joncs, se trouvait à côté de la maison
de prière ou église et près de la pauvre maisonnette des missionnaires.
Heureuse et contente, Louise y trouvait tout son trésor, tout son bonheur et
l'entier accomplissement de ses pieux désirs. Elle y contemplait sans cesse la
demeure du repos éternel, que le Seigneur a préparée à ses élus dans le ciel,
et qu'il indique dans ces paroles : Mon royaume n'est point de ce monde.
Celles que les Actes des Apôtres y ajoutent : En vérité, je vois bien que
Dieu ne fait point acception des personnes, mais qu'en toute nation celui qui
le craint et dont les œuvres sont justes, lui est agréable; ces paroles
paraissaient bien réalisées dans la pauvre Louise. Elle suivit fidèlement,
depuis sa conversion, la carrière que la Providence lui avait tracée. Sa joie
était la pauvreté, unie au zèle et à la charité. Au milieu des pauvres de sa
tribu, on peut dire qu'elle était la plus pauvre, et toujours elle bénissait
Dieu de son état. C'est ainsi, comme le dit saint Marc, que les derniers
seront les premiers. Sighouin a bien compris cette maxime, et elle en est
un exemple frappant et consolant à la fois. Qu'elle est glorieuse et belle la
société des fervents chrétiens, dans tous les rangs et dans toutes les
conditions de la vie ! Par sa céleste
doctrine, la bienveillance modère admirablement l'autorité; la justice et la
charité règnent dans tous les cœurs; le grand s'humilie sans déroger à sa
dignité, et le petit, le pauvre, même la pauvre femme sauvage, non-seulement ne
tombe pas dans le mépris, mais est élevée par la considération de la même
origine, l'espérance de la même fin, et la répartition des mêmes moyens; en
face du ciel, tous sont égaux, car ils sont tous les enfants d'un même Père, et
appelés, quoique par des voies bien différentes, à la possession d'un commun
héritage.
Voilà l'humble
Louise, pauvre femme indienne, chrétienne obéissante, charitable et soumise. Le
zèle des âmes, le zèle de la maison du Seigneur la dévore. Douée d'une
constance et d'un courage héroïque, elle surmonte tous les obstacles qui
s'opposent à ses généreux desseins. Où trouve-t-elle son courage, sa force, sa
consolation, son bonheur, si ce n'est dans l'amour de son Dieu, dans une
entière confiance en lui et une sainte indifférence à l'égard de tout le reste
? Toutes ses actions semblent exprimer
sans cesse ces paroles : Dieu seul pour moi !... Dieu seul aujourd'hui et pour toujours
!... Dieu seul pour toute
l'éternité !... Elle s'est
dévouée entièrement à la cause de Dieu; ses travaux, ses troubles, ses peines
recevront leur récompense. Elle a choisi la meilleure part qui ne lui sera
point ôtée.
V. -
Dévotion particulière de Louise à la Croix du Sauveur, au Saint Sacrement, aux
âmes du purgatoire.
Louise, a
toujours manifesté une grande dévotion à la sainte Croix. Dans la saison des
semailles, afin d'obtenir les bénédictions du ciel sur la moisson, chaque
année, elle présentait à son directeur spirituel le grain à semer, avec prière
de le bénir. Elle parcourait ensuite le grand champ de la moisson et les champs
des Indiens; partout elle piochait ou bêchait quelque petit coin de terre, pour
y semer son grain en forme de croix. Pendant tout le temps qu'elle a fait cette
pratique, on a remarqué, chaque année, que la moisson était très abondante et
très belle; même lorsque tout alentour chez les voisins le froment et le blé
manquaient. Elle avait appris que le ciel et la terre avaient été désunis, et
que la Croix les avait réconciliés; que personne ne peut entrer dans le ciel
que par le chemin de la croix. Elle semait donc son grain en forme de croix,
ayant l'entière confiance que le Seigneur, qui est mort sur la croix, le
fertiliserait. La Croix était son refuge sur la terre; elle fut sa force et sa
consolation jusqu'à la mort. Nous pouvons ici redire ces belles paroles du
vénérable Mgr. Challoner : « Jésus-Christ est remis entre les mains
de ses bourreaux; ses souffrances, ses ignominies commencent; il meurt sur un
infâme gibet; et il n'est pas plutôt élevé qu'il attire tout à soi. La
Croix dissipe les ténèbres qui couvraient la face de la terre; elle développe
le grand mystère de notre vie et de notre mort, de Dieu, de nos devoirs et de
notre destinée éternelle, en un mot, de toute chose qui jusqu'alors avait été
cachée aux plus sages de l’antiquité païenne. La Croix nous apprend à souffrir
pour la cause de la justice, à supporter les injures pour la gloire de Dieu, à
mourir pour son amour. Oh ! que
l'Évangile a été admirablement désigné par l'apôtre saint Paul la parole de
la Croix ! »
Louise avait une
tendre dévotion au très saint Sacrement de l’autel. Ce grand mystère de l'amour
d'un Dieu qui daigne s'abaisser et comme s'anéantir, et qui fait ses délices
d'habiter parmi les enfants des hommes, semblait le plus profondément toucher
la bonne sauvage et remplir son cœur de la plus vive reconnaissance. Tous les
matins, elle assistait au saint sacrifice de la messe avec le plus grand
recueillement. Bien longtemps elle allait régulièrement trouver le missionnaire
dans sa cabane, pour lui demander des explications et des instructions sur le
saint Sacrement de l'autel, sans que celui-ci pût lui supposer d'autre but que
celui de sa propre instruction. Ce n'est qu'après la mort de Louise qu'il
apprit que, lorsqu'elle avait bien saisi le sens et qu'elle avait bien pénétré
la signification des principales cérémonies et rubriques qui accompagnent le
très saint mystère, elle composait de petites prières, remplies d'onction, dans
le sens de celles qu'on trouve dans nos meilleurs manuels de piété. Je dois
faire remarquer ici que cette pratique était alors encore inconnue des
catéchumènes parmi les sauvages, car les missionnaires, surtout dans les
premières années qui suivirent l'établissement de la mission, ne pouvaient
s'occuper que des instructions les plus élémentaires sur les points de doctrine
de première nécessité. Mais le zèle de Louise ne se bornait aucunement à sa
propre âme; elle avait en même temps en vue le bien spirituel et l'avancement
de son prochain par toutes ces saintes pratiques. Douée d'une excellente
mémoire, elle communiquait avec soin et empressement aux autres toutes les
instructions qu'elle avait reçues sur le saint sacrifice de la messe. Les
belles et admirables petites prières dont je viens de parler étaient analogues
aux différentes parties de la messe, parfaitement conformes à l'esprit de
l'Église, pleines de sens et de piété; elles paraissaient dictées sous
l'inspiration du divin Maître. On peut dire, avec toute assurance et vérité,
que l'utile travail de Louise était bien au-dessus de la capacité et de la
portée ordinaire d'une pauvre sauvage.
Parmi les saintes
pratiques dans lesquelles Louise déployait le plus de zèle, de ferveur et de
charité et qui lui paraissaient toujours les plu chères, on a remarqué sa
grande dévotion pour les âmes du purgatoire. Toutes ses prières, toutes ses
actions, tous les mérites qu'elle pouvait obtenir de Dieu par sa vie pieuse et
active, se dirigeaient vers cette noble intention. Elle réussissait aussi,
après des efforts persévérants, à faire goûter et adopter sa belle dévotion par
toute la peuplade. Tous les jours, même pendant la saison rigoureuse d'hiver,
elle se rendait au cimetière pour y passer quelque temps en oraison. Lorsque
les occupations du ménage de sa pauvre famille l'empêchaient de s'y rendre
pendant la journée, elle s'y rendait tard le soir, ou même pendant la nuit; ce
qui arrivait assez souvent. Il paraît que l'enfer aurait voulu mettre un
obstacle à des prières si agréables au Ciel, et, en même temps, priver les âmes
du purgatoire de tant de suffrages et la bonne Sighouin de tous les mérites
qu'elle en recueillait chaque jour pour elle-même. Voici le fait. Avant de le
rapporter, j'ai besoin de faire observer que Louise passait, dans toute la
peuplade, pour une âme forte et nullement peureuse; que, dans maintes
occasions, elle a donné des preuves non équivoques de son courage naturel. Et
cependant il lui est arrivé plusieurs fois, étant en oraison au cimetière,
d'être saisie de frayeur, croyant voir des figures fantastiques qui se
présentaient devant elle. Une fois, les spectres apparaissaient d'une manière
si effrayante, que, tremblante de peur, elle retourna au camp en poussant de
grands cris. Aussitôt tous les hommes prirent les armes, comme s'il se fût agi
de l'invasion d'un puissant ennemi. Tout le village était en émoi. Ils étaient
torts dans la conviction que l'alarme donnée par Louise devait avoir un motif
réel. Le P. Gazzoli, qui raconte le fait, eut bien de la peine à rétablir
l'ordre et ta tranquillité dans le camp; il y réussit toutefois, en promettant
que lui-même veillerait toute la nuit à la garde de ses chers Indiens. La
lendemain, il recommanda à Louise de ne plus interrompre ses prières sous
l'influence de pareilles frayeurs; et, pour le cas où les fantômes
reviendraient de nouveau pour la troubler, fût-ce même au milieu de la nuit, de
venir l'avertir, mais lui seul, afin de ne point communiquer la peur aux
autres. Dans cette occasion comme toujours, elle se montra obéissante et
soumise; et, quoique les visions effrayantes se renouvelassent encore de temps
en temps, la victoire de Louise sur le démon fut complète. Depuis lors, durant
plusieurs années et jusqu’à sa dernière maladie, elle continua tranquillement
ses pieuses visites au cimetière, exempte de tout trouble et de toute peur.
Quelques autres traits encore caractérisèrent cette dévotion de la bonne
sauvage. Le missionnaire recommanda un jour, dans une de ses instructions, de
se souvenir des âmes du purgatoire, surtout après la communion. Louise reçut la
recommandation comme un avis du Ciel, et, dès la première fois qu'elle
s'approcha de la sainte Table, on la vit, après la communion, prendre le chemin
du cimetière à la tête de tous les communiants; où ils passèrent tous un temps
assez considérable en prières pour le soulagement des âmes des trépassés. Son
exemple et ses bonnes paroles augmentaient beaucoup cette belle pratique de la
vie chrétienne; on eut la consolation, après peu de temps, de voir le plus
grand nombre des sauvages se rendre, à la suite de leur pieuse guide, vers le
lieu de repos; tous finirent par y aller. Cette sainte coutume est encore
observée aujourd'hui par la plupart des catéchumènes.
VI. --
Esprit de pénitence de Louise; son horreur du péché et son zèle pour en préserver
les autres.
Nos pauvres
Indiens ont l'intelligence extrêmement bornée; leurs progrès dans l'instruction
religieuse sont très lents, et retardés surtout par la difficulté que les
missionnaires rencontrent dans la langue de ces sauvages, qui est très riche
pour exprimer tout ce qui est matériel, mais excessivement pauvre pour tout ce
qui concerne l'explication des choses spirituelles. De là il arrive qu'un grand
nombre de ces malheureux n'ont pas encore cette horreur et cette honte
salutaire du mal qui sont un moyen si puissant pour refréner les passions de
l'homme. Ainsi, on verra une femme, qui a été infidèle ou rebelle â son mari,
recevoir le pardon du moment qu'elle lui en manifeste son regret. On verra un
homme, qui a grossièrement injurié un autre ou qui lui a fait un tort grave,
aller fumer le calumet de paix avec la personne injuriée, ou entrer dans sa
loge, ou lui donner un équivalent du tort commis. Ces réparations sont
généralement reçues et considérées comme suffisantes, et le coupable rentre
dans les bonnes grâces de son ennemi. « La plaie est couverte, »
comme ils s'expriment; c'est-à-dire que tout est oublié. Lorsque quelqu'un a
commis une faute, secrète ou connue, il va de son propre gré se présenter au
chef et il demande à être fouetté. « Le fouet a couvert sa faute; » on ne peut plus en parler à l'avenir. Le
missionnaire doit quelquefois les instruire au confessional sur ce point; car
le délinquant s'y présenterait, et ne s'accuserait pas des fautes les plus
graves et les plus connues de toute la peuplade. Le confesseur aurait beau lui
dire: « Tu as été coupable de tel ou tel péché, il faut t'en accuser devant
Dieu. » Le pénitent répondrait :
« Pardon, mon Père, je me suis présenté au chef, et le péché que vous
nommez a été couvert par le fouet; le fouet a couvert ma faute. » Je fais mention de cet usage des
Cœurs-d'Alêne, parce que la bonne Louise se présentait quelquefois au chef pour
être fouettée en public. Mais ici le cas était bien différent : elle saisissait
cette occasion par un esprit de profonde humilité, se regardant toujours comme
une pauvre et grande pécheresse, et en même temps par un désir de satisfaire à
sa dévotion d'imiter Notre-Seigneur se soumettant à la flagellation cruelle.
Les fautes de Louise n'étaient que de la nature de celles dont parle le livre
des Proverbes, quand il dit que le juste tombera sept fois le jour et se
relèvera. Néanmoins ce qu'elle appelait ses fautes lui causait un tel
regret et une telle confusion, que le missionnaire la trouvait souvent baignée
de pleurs. A la moindre faute, sa contrition était si vive, et, en même temps,
sa vénération pour la loge du Seigneur (l'église) était si profonde, et
son respect pour la cabane du prêtre si sincère, qu'elle n'osait entrer ni dans
l'une ni dans l'autre, avant qu'elle se fût présentée au tribunal de la
pénitence. On a admiré aussi en elle cette foi et cet amour de Dieu qui, dans
les péchés et les défauts réels des autres, la faisaient participer à leurs
regrets et à leur honte.
Un certain individu
de la tribu, aveuglé par la passion, malgré tous les obstacles qui se
présentaient à ses désirs illicites, avait résolu de s'unir à une proche
parente de Louise et qui était en même temps sa propre parente. Parmi les
sauvages, il n'y a pas d'autre force pour empêcher le final en pareil cas, que
la force de la parole; lorsque celle-ci est inefficace, on n'a plus de moyen
auquel on puisse avoir recours. Le misérable individu, sourd à tous les avis du
chef et de ses amis, et aux exhortations du Père, s'était uni à l'objet de ses
convoitises. Les traits que j'ai donnés jusqu'ici de la belle âme de Louise
diront assez la douleur et l’amertume que l'égarement d'une proche parente
devait lui causer. Elle avait déjà employé tous les moyens de persuasion en son
pouvoir pour empêcher l'union de ces deux malheureux. Ils étaient restés sourds
à ses avis et à ses conseils salutaires, comme à tout ce qu'on avait pu leur
dire. Un jour le pasteur se montre, plus qu'à l'ordinaire, inquiet et affligé
de l’égarement et de l’obstination de ses deux brebis égarées, et du grand
scandale qu'elles occasionnaient dans toute la peuplade. Il dit publiquement et
avec force : « Enfin il faudra en finir une bonne fois ! Que chacun donc implore l'assistance divine,
et que, sans délai, autant qu'il lui est possible, il aide à ôter ce grand
scandale au milieu de nous. »
Louise est présente et entend les paroles du Père. Elle n'ignore pas les
menaces du coupable, qui a résolu de repousser, par la force brutale ou par les
armes, celui qui oserait l'empêcher de retenir l'objet de son funeste amour.
Revêtue d'un courage au-dessus de ses forces, semblable à la femme forte
de l’Évangile, et remplie de confiance en Dieu, la courageuse Sighouin part
aussitôt du village à travers les forêts et les montagnes; seule, elle parcourt
plusieurs journées de marche, pour se rendre à l'endroit où ces deux infortunés
étaient allés cacher leur crime et leur infamie. Elle entre dans la loge, à la
grande surprise des coupables. L'un s'avance contre elle le fouet à la main,
l'autre menace de la frapper; mais Louise leur adresse, sur le malheur de leur
position, des paroles si résolues, si énergiques, si accablantes, qu'ils
demeurent interdits et muets devant elle, et elle arrache sans peine des mains de
l'individu la femme que le crime seul avait faite sa compagne. Elle l'emmena à
la maison, et l'abrita dans sa propre loge jusqu'à ce que l'évêque, par une
dispense, permît le mariage. La charité et le zèle de Louise, aidés d'en haut,
sortaient ainsi triomphants d'une lutte aussi héroïque que délicate.
Dans un autre cas
à peu près semblable, un malheureux leva son poignard pour frapper Louise, en
l'accablant de paroles outrageantes et de menaces terribles; mais, avec un
front tranquille et serein, Louise lui dépeignit l'énormité de sa conduite, son
ingratitude envers Dieu, le scandale donné au prochain. « C'est, --
dit-elle, -- pour l'honneur de Dieu et le salut de ton âme que je suis venue
ici; je ne crains rien. » Ici-bas,
la vie n'est qu'un court passage. Le monde passe, et avec lui ses passions
déréglées, dit l'apôtre saint Jacques; mais celui qui fait la volonté de
Dieu vivra éternellement. Louise a bien compris ces maximes; elle n'a
jamais reculé devant un danger quelconque lorsqu'il s'est agi de la gloire du
Seigneur.
Louise eut
toujours une attention toute particulière pour les jeunes filles de sa tribu.
Elle soignait leur instruction religieuse et veillait diligemment sur leur
conduite. Dans l'absence des parents, elle les faisait tous loger dans sa loge
de nattes, et les dirigeait en tout. Pour bien comprendre ceci, il est
nécessaire de faire une petite digression. Une loge indienne en nattes est une
demeure assez commode, sans être très attrayante. Elle prend toutes les
dimensions, selon le nombre des personnes qu'on doit loger : on ajoute quelques
perches et quelques nattes de plus, et l'arrangement est au complet. C'est
ainsi que Louise était en état d'accommoder des lits pour un nombre
considérable d'enfants; car chacun porte sa couverture de laine ou sa peau de
buffle. Leurs tables, c'est la terre nue. Leurs plats, leurs assiettes et leurs
cuillers, ce sont des morceaux d'écorce ou de buis; leurs doigts servent de
fourchettes et leurs dents de couteaux. Il faut tout au plus, parmi les
sauvages, une demi-heure pour meubler et changer une petite loge en une grande
hôtellerie. C'est ainsi que Louise pouvait se voir à la tête d'un ménage
nombreux qui formait ses délices. Qu'il était beau de considérer la bonne
grand'mère indienne, tendrement aimée et respectée au milieu de ses enfants
chéris !
(Pour
être continué.)