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1860 - lettre 53 - Biographie de Louise Sighouin morte en odeur de sainteté, en 1853.

 

15 JUILLET 1860                                                                                                206e LIVRAISON

 

PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES

 

 

 

LOUISE SIGHOUIN

 

SAUVAGE DE LA TRIBU DES CŒURS-D’ALÊNE

 

MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ, EN 1853.

 

(Suite. Voir pp. 274 et 312.)

 

 

                                     IV. -- Charité pour les malades et pauvreté de Louise.

 

Parmi toutes les vertus qui distinguaient Louise et qu'elle chérissait et pratiquait avec tant d'ardeur et de zèle, brillait surtout sa charité chrétienne auprès des malades et des moribonds. Le P. Gazzoli, qui dessert cette mission depuis plusieurs années, m'a assuré que pendant la vie de Louise, il ne s'est jamais rendu au lit d'un malade ou d'un moribond sans y rencontrer la bonne Samaritaine indienne. Elle se dévouait au service continuel des malades et les servait avec autant de soin, de patience et d'intérêt, qu'elle aurait pu en donner à ses propres enfants et à ses propres parents. En soulageant les corps, avec une charité admirable et vraiment maternelle, elle ne manquait jamais de songer à l'âme, et elle s'appliquait avec encore plus de zèle et de ferveur à en guérir les plaies, surtout quand l'état de la conscience du patient semblait le plus le demander. Elle suggérait des propos pieux, et récitait avec eux des actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, de confiance, de résignation, de soumission à la sainte volonté du Seigneur; elle les exhortait sans cesse à avoir patience dans les douloureuses épreuves, à l'imitation de Jésus-Christ, mort sur la croix pour nous sauver; en un mot, elle servait fidèlement son Dieu dans la personne du prochain, conformément à ces paroles de l'Évangile : Je vous le dis en vérité, autant de fois que vous l'avez fait à un des moindres de mes frères que voici, c'est à moi-même que vous l'avez fait. Sans autre récompense que celle qu'elle attendait de son divin Maître, elle remplissait tous les devoirs d'une excellente garde-malade. Elle mettait autant d'exactitude et de dévouement à ce service, qu'aurait pu en montrer une religieuse exemplaire de la Merci ou de Saint-Vincent de Paul. Dans bien des occasions où elle voulait exercer sa mission volontaire de charité, elle devait se résoudre à de grands sacrifices et à des efforts presque héroïques sur elle-même, pour vaincre ses répugnances naturelles. Le P. Gazzoli rapporte qu'un jour, selon sa coutume dans certaines circonstances, pour être aidé dans le soin qu'exigeait une plaie des plus dégoûtantes, il invita Louise à l'accompagner auprès d'un malade. L'aspect de la plaie était tel, que la répugnance de la courageuse Indienne prit le dessus pour la première fois; elle n'osa pas y toucher, ni se mettre en devoir de la soigner. Le Père s'en aperçut et ouvrit aussitôt l'abcès lui-même. Quelques instants après, Louise lui témoigna le plus vif regret d'avoir cédé à la nature, et lui dit, avec humilité et respect : « J'ai grande honte, mon Père; ma faiblesse a eu le dessus. J'admire votre charité. J'ai manqué de courage pour vous imiter. »  Elle répara ce qu'elle se reprochait comme une faute, et se mit aussitôt à servir ce malade et à soigner sa plaie, avec la plus grande assiduité, pendant environ deux mois et jusqu'à sa guérison. C'était la première fois, ajoutait le P. Gazzoli, que la bonne Sighouin avait reculé devant un charitable désir qu'il avait manifesté; ce fut aussi la dernière. Dans la suite, jusqu'à sa mort, dans toutes les circonstances, elle continua toujours de remplir, avec promptitude et fidélité, les demandes que son pieux directeur lui faisait, pour lui offrir des occasions de victoire et de mérites devant Dieu. Elle avait triomphé définitivement d'elle-même, et, dans son humble constance au chevet du lit des douleurs, les cas les plus dégoûtants lui paraissaient être les plus agréables et avoir le plus d'attraits.

 

Parmi les beaux actes de patience et de charité de Louise, on peut citer le soin qu'elle eut, pendant plusieurs années, d'un enfant pauvre, sur lequel semblaient s'accumuler toutes les misères humaines du corps et de l'esprit. Orphelin, dénué de tout, manchot, aveugle, et, ce qui est pis, entêté et d'un caractère ingouvernable, tel était l'enfant adoptif de Louise. Un semblable individu était sans doute une riche aubaine pour exercer une sainte. Un jour, elle fit dire au Père qu'on ne pouvait venir à bout d'Ignace, -- c'était le nom de l’orphelin, -- et qu'il ne voulait en rien l'écouter. Le Père, qui fournissait la nourriture et le vêtement, croyait qu'en le menaçant de le faire jeûner, on pourrait l'amener à se soumettre; mais quand on l'essaya, Ignace releva la manche de sa chemise et dit en montrant son bras : « Tiens, regarde, je suis gras. Je puis jeûner. » Il avait alors onze à douze ans. Tel était le caractère de l’enfant auquel Louise, pendant plusieurs années, comme une tendre mère, prodigua ses soins, jusqu'à ce que Dieu rappelât le petit malheureux de ce monde.

 

Louise avait une nièce nommée Agathe, fille unique de l'une de ses sœurs. C'était comme son enfant de prédilection et à juste titre. Pieuse et toujours attentive aux bons avis et aux sages leçons de sa tante, Agathe vérifiait son nom par sa conduite exemplaire et par son exemple au milieu de ses jeunes compagnes. Elle était bien instruite dans la doctrine chrétienne et se préparait à faire sa première communion; déjà elle s'était présentée an tribunal de la pénitence pour faire une bonne confession, quand une attaque d'apoplexie lui ôta l'usage de la parole. Elle ne survécut qu'un jour, souffrant beaucoup, mais avec une patience admirable. Cette' mort était une épreuve bien pénible pour le cœur de Louise, qui, même longtemps après, ne pouvait oublier sa chère Agathe; elle se soumit néanmoins parfaitement à la volonté divine, et, persuadée que sa nièce était passée à une meilleure vie, elle surmonta toute sa douleur et on ne la vit verser aucune larme; au contraire, elle ne cessa de remercier le Seigneur de la grâce qu'il avait accordée à Agathe, en l'arrachant aux dangers de la terre, pour la placer dans sa céleste demeure.

 

Louise vivait dans une grande pauvreté; jamais cependant la moindre plainte ne lui échappait pour exposer ses besoins et sa misère. Lorsque le missionnaire était en état de pouvoir lui faire quelque charité, il devait toujours, le premier, lui demander si elle ne se trouvait pas en quelque nécessité, soit pour sa nourriture, soit pour son habillement. Elle ne comptait pour rien les privations et la pauvreté volontaire qu'elle s'était imposées par amour pour son divin Sauveur et pour son prochain. Sa loge, construite en nattes de joncs, se trouvait à côté de la maison de prière ou église et près de la pauvre maisonnette des missionnaires. Heureuse et contente, Louise y trouvait tout son trésor, tout son bonheur et l'entier accomplissement de ses pieux désirs. Elle y contemplait sans cesse la demeure du repos éternel, que le Seigneur a préparée à ses élus dans le ciel, et qu'il indique dans ces paroles : Mon royaume n'est point de ce monde. Celles que les Actes des Apôtres y ajoutent : En vérité, je vois bien que Dieu ne fait point acception des personnes, mais qu'en toute nation celui qui le craint et dont les œuvres sont justes, lui est agréable; ces paroles paraissaient bien réalisées dans la pauvre Louise. Elle suivit fidèlement, depuis sa conversion, la carrière que la Providence lui avait tracée. Sa joie était la pauvreté, unie au zèle et à la charité. Au milieu des pauvres de sa tribu, on peut dire qu'elle était la plus pauvre, et toujours elle bénissait Dieu de son état. C'est ainsi, comme le dit saint Marc, que les derniers seront les premiers. Sighouin a bien compris cette maxime, et elle en est un exemple frappant et consolant à la fois. Qu'elle est glorieuse et belle la société des fervents chrétiens, dans tous les rangs et dans toutes les conditions de la vie !  Par sa céleste doctrine, la bienveillance modère admirablement l'autorité; la justice et la charité règnent dans tous les cœurs; le grand s'humilie sans déroger à sa dignité, et le petit, le pauvre, même la pauvre femme sauvage, non-seulement ne tombe pas dans le mépris, mais est élevée par la considération de la même origine, l'espérance de la même fin, et la répartition des mêmes moyens; en face du ciel, tous sont égaux, car ils sont tous les enfants d'un même Père, et appelés, quoique par des voies bien différentes, à la possession d'un commun héritage.

 

Voilà l'humble Louise, pauvre femme indienne, chrétienne obéissante, charitable et soumise. Le zèle des âmes, le zèle de la maison du Seigneur la dévore. Douée d'une constance et d'un courage héroïque, elle surmonte tous les obstacles qui s'opposent à ses généreux desseins. Où trouve-t-elle son courage, sa force, sa consolation, son bonheur, si ce n'est dans l'amour de son Dieu, dans une entière confiance en lui et une sainte indifférence à l'égard de tout le reste ?  Toutes ses actions semblent exprimer sans cesse ces paroles : Dieu seul pour moi !...  Dieu seul aujourd'hui et pour toujours !...  Dieu seul pour toute l'éternité !...  Elle s'est dévouée entièrement à la cause de Dieu; ses travaux, ses troubles, ses peines recevront leur récompense. Elle a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée.

 

V. - Dévotion particulière de Louise à la Croix du Sauveur, au Saint Sacrement, aux âmes du purgatoire.

 

Louise, a toujours manifesté une grande dévotion à la sainte Croix. Dans la saison des semailles, afin d'obtenir les bénédictions du ciel sur la moisson, chaque année, elle présentait à son directeur spirituel le grain à semer, avec prière de le bénir. Elle parcourait ensuite le grand champ de la moisson et les champs des Indiens; partout elle piochait ou bêchait quelque petit coin de terre, pour y semer son grain en forme de croix. Pendant tout le temps qu'elle a fait cette pratique, on a remarqué, chaque année, que la moisson était très abondante et très belle; même lorsque tout alentour chez les voisins le froment et le blé manquaient. Elle avait appris que le ciel et la terre avaient été désunis, et que la Croix les avait réconciliés; que personne ne peut entrer dans le ciel que par le chemin de la croix. Elle semait donc son grain en forme de croix, ayant l'entière confiance que le Seigneur, qui est mort sur la croix, le fertiliserait. La Croix était son refuge sur la terre; elle fut sa force et sa consolation jusqu'à la mort. Nous pouvons ici redire ces belles paroles du vénérable Mgr. Challoner : « Jésus-Christ est remis entre les mains de ses bourreaux; ses souffrances, ses ignominies commencent; il meurt sur un infâme gibet; et il n'est pas plutôt élevé qu'il attire tout à soi. La Croix dissipe les ténèbres qui couvraient la face de la terre; elle développe le grand mystère de notre vie et de notre mort, de Dieu, de nos devoirs et de notre destinée éternelle, en un mot, de toute chose qui jusqu'alors avait été cachée aux plus sages de l’antiquité païenne. La Croix nous apprend à souffrir pour la cause de la justice, à supporter les injures pour la gloire de Dieu, à mourir pour son amour. Oh !  que l'Évangile a été admirablement désigné par l'apôtre saint Paul la parole de la Croix ! »

 

Louise avait une tendre dévotion au très saint Sacrement de l’autel. Ce grand mystère de l'amour d'un Dieu qui daigne s'abaisser et comme s'anéantir, et qui fait ses délices d'habiter parmi les enfants des hommes, semblait le plus profondément toucher la bonne sauvage et remplir son cœur de la plus vive reconnaissance. Tous les matins, elle assistait au saint sacrifice de la messe avec le plus grand recueillement. Bien longtemps elle allait régulièrement trouver le missionnaire dans sa cabane, pour lui demander des explications et des instructions sur le saint Sacrement de l'autel, sans que celui-ci pût lui supposer d'autre but que celui de sa propre instruction. Ce n'est qu'après la mort de Louise qu'il apprit que, lorsqu'elle avait bien saisi le sens et qu'elle avait bien pénétré la signification des principales cérémonies et rubriques qui accompagnent le très saint mystère, elle composait de petites prières, remplies d'onction, dans le sens de celles qu'on trouve dans nos meilleurs manuels de piété. Je dois faire remarquer ici que cette pratique était alors encore inconnue des catéchumènes parmi les sauvages, car les missionnaires, surtout dans les premières années qui suivirent l'établissement de la mission, ne pouvaient s'occuper que des instructions les plus élémentaires sur les points de doctrine de première nécessité. Mais le zèle de Louise ne se bornait aucunement à sa propre âme; elle avait en même temps en vue le bien spirituel et l'avancement de son prochain par toutes ces saintes pratiques. Douée d'une excellente mémoire, elle communiquait avec soin et empressement aux autres toutes les instructions qu'elle avait reçues sur le saint sacrifice de la messe. Les belles et admirables petites prières dont je viens de parler étaient analogues aux différentes parties de la messe, parfaitement conformes à l'esprit de l'Église, pleines de sens et de piété; elles paraissaient dictées sous l'inspiration du divin Maître. On peut dire, avec toute assurance et vérité, que l'utile travail de Louise était bien au-dessus de la capacité et de la portée ordinaire d'une pauvre sauvage.

 

Parmi les saintes pratiques dans lesquelles Louise déployait le plus de zèle, de ferveur et de charité et qui lui paraissaient toujours les plu chères, on a remarqué sa grande dévotion pour les âmes du purgatoire. Toutes ses prières, toutes ses actions, tous les mérites qu'elle pouvait obtenir de Dieu par sa vie pieuse et active, se dirigeaient vers cette noble intention. Elle réussissait aussi, après des efforts persévérants, à faire goûter et adopter sa belle dévotion par toute la peuplade. Tous les jours, même pendant la saison rigoureuse d'hiver, elle se rendait au cimetière pour y passer quelque temps en oraison. Lorsque les occupations du ménage de sa pauvre famille l'empêchaient de s'y rendre pendant la journée, elle s'y rendait tard le soir, ou même pendant la nuit; ce qui arrivait assez souvent. Il paraît que l'enfer aurait voulu mettre un obstacle à des prières si agréables au Ciel, et, en même temps, priver les âmes du purgatoire de tant de suffrages et la bonne Sighouin de tous les mérites qu'elle en recueillait chaque jour pour elle-même. Voici le fait. Avant de le rapporter, j'ai besoin de faire observer que Louise passait, dans toute la peuplade, pour une âme forte et nullement peureuse; que, dans maintes occasions, elle a donné des preuves non équivoques de son courage naturel. Et cependant il lui est arrivé plusieurs fois, étant en oraison au cimetière, d'être saisie de frayeur, croyant voir des figures fantastiques qui se présentaient devant elle. Une fois, les spectres apparaissaient d'une manière si effrayante, que, tremblante de peur, elle retourna au camp en poussant de grands cris. Aussitôt tous les hommes prirent les armes, comme s'il se fût agi de l'invasion d'un puissant ennemi. Tout le village était en émoi. Ils étaient torts dans la conviction que l'alarme donnée par Louise devait avoir un motif réel. Le P. Gazzoli, qui raconte le fait, eut bien de la peine à rétablir l'ordre et ta tranquillité dans le camp; il y réussit toutefois, en promettant que lui-même veillerait toute la nuit à la garde de ses chers Indiens. La lendemain, il recommanda à Louise de ne plus interrompre ses prières sous l'influence de pareilles frayeurs; et, pour le cas où les fantômes reviendraient de nouveau pour la troubler, fût-ce même au milieu de la nuit, de venir l'avertir, mais lui seul, afin de ne point communiquer la peur aux autres. Dans cette occasion comme toujours, elle se montra obéissante et soumise; et, quoique les visions effrayantes se renouvelassent encore de temps en temps, la victoire de Louise sur le démon fut complète. Depuis lors, durant plusieurs années et jusqu’à sa dernière maladie, elle continua tranquillement ses pieuses visites au cimetière, exempte de tout trouble et de toute peur. Quelques autres traits encore caractérisèrent cette dévotion de la bonne sauvage. Le missionnaire recommanda un jour, dans une de ses instructions, de se souvenir des âmes du purgatoire, surtout après la communion. Louise reçut la recommandation comme un avis du Ciel, et, dès la première fois qu'elle s'approcha de la sainte Table, on la vit, après la communion, prendre le chemin du cimetière à la tête de tous les communiants; où ils passèrent tous un temps assez considérable en prières pour le soulagement des âmes des trépassés. Son exemple et ses bonnes paroles augmentaient beaucoup cette belle pratique de la vie chrétienne; on eut la consolation, après peu de temps, de voir le plus grand nombre des sauvages se rendre, à la suite de leur pieuse guide, vers le lieu de repos; tous finirent par y aller. Cette sainte coutume est encore observée aujourd'hui par la plupart des catéchumènes.

 

VI. -- Esprit de pénitence de Louise; son horreur du péché et son zèle pour en préserver les autres.

 

Nos pauvres Indiens ont l'intelligence extrêmement bornée; leurs progrès dans l'instruction religieuse sont très lents, et retardés surtout par la difficulté que les missionnaires rencontrent dans la langue de ces sauvages, qui est très riche pour exprimer tout ce qui est matériel, mais excessivement pauvre pour tout ce qui concerne l'explication des choses spirituelles. De là il arrive qu'un grand nombre de ces malheureux n'ont pas encore cette horreur et cette honte salutaire du mal qui sont un moyen si puissant pour refréner les passions de l'homme. Ainsi, on verra une femme, qui a été infidèle ou rebelle â son mari, recevoir le pardon du moment qu'elle lui en manifeste son regret. On verra un homme, qui a grossièrement injurié un autre ou qui lui a fait un tort grave, aller fumer le calumet de paix avec la personne injuriée, ou entrer dans sa loge, ou lui donner un équivalent du tort commis. Ces réparations sont généralement reçues et considérées comme suffisantes, et le coupable rentre dans les bonnes grâces de son ennemi. « La plaie est couverte, » comme ils s'expriment; c'est-à-dire que tout est oublié. Lorsque quelqu'un a commis une faute, secrète ou connue, il va de son propre gré se présenter au chef et il demande à être fouetté. « Le fouet a couvert sa faute; »  on ne peut plus en parler à l'avenir. Le missionnaire doit quelquefois les instruire au confessional sur ce point; car le délinquant s'y présenterait, et ne s'accuserait pas des fautes les plus graves et les plus connues de toute la peuplade. Le confesseur aurait beau lui dire: « Tu as été coupable de tel ou tel péché, il faut t'en accuser devant Dieu. »  Le pénitent répondrait : « Pardon, mon Père, je me suis présenté au chef, et le péché que vous nommez a été couvert par le fouet; le fouet a couvert ma faute. »  Je fais mention de cet usage des Cœurs-d'Alêne, parce que la bonne Louise se présentait quelquefois au chef pour être fouettée en public. Mais ici le cas était bien différent : elle saisissait cette occasion par un esprit de profonde humilité, se regardant toujours comme une pauvre et grande pécheresse, et en même temps par un désir de satisfaire à sa dévotion d'imiter Notre-Seigneur se soumettant à la flagellation cruelle. Les fautes de Louise n'étaient que de la nature de celles dont parle le livre des Proverbes, quand il dit que le juste tombera sept fois le jour et se relèvera. Néanmoins ce qu'elle appelait ses fautes lui causait un tel regret et une telle confusion, que le missionnaire la trouvait souvent baignée de pleurs. A la moindre faute, sa contrition était si vive, et, en même temps, sa vénération pour la loge du Seigneur (l'église) était si profonde, et son respect pour la cabane du prêtre si sincère, qu'elle n'osait entrer ni dans l'une ni dans l'autre, avant qu'elle se fût présentée au tribunal de la pénitence. On a admiré aussi en elle cette foi et cet amour de Dieu qui, dans les péchés et les défauts réels des autres, la faisaient participer à leurs regrets et à leur honte.

 

Un certain individu de la tribu, aveuglé par la passion, malgré tous les obstacles qui se présentaient à ses désirs illicites, avait résolu de s'unir à une proche parente de Louise et qui était en même temps sa propre parente. Parmi les sauvages, il n'y a pas d'autre force pour empêcher le final en pareil cas, que la force de la parole; lorsque celle-ci est inefficace, on n'a plus de moyen auquel on puisse avoir recours. Le misérable individu, sourd à tous les avis du chef et de ses amis, et aux exhortations du Père, s'était uni à l'objet de ses convoitises. Les traits que j'ai donnés jusqu'ici de la belle âme de Louise diront assez la douleur et l’amertume que l'égarement d'une proche parente devait lui causer. Elle avait déjà employé tous les moyens de persuasion en son pouvoir pour empêcher l'union de ces deux malheureux. Ils étaient restés sourds à ses avis et à ses conseils salutaires, comme à tout ce qu'on avait pu leur dire. Un jour le pasteur se montre, plus qu'à l'ordinaire, inquiet et affligé de l’égarement et de l’obstination de ses deux brebis égarées, et du grand scandale qu'elles occasionnaient dans toute la peuplade. Il dit publiquement et avec force : « Enfin il faudra en finir une bonne fois !  Que chacun donc implore l'assistance divine, et que, sans délai, autant qu'il lui est possible, il aide à ôter ce grand scandale au milieu de nous. »  Louise est présente et entend les paroles du Père. Elle n'ignore pas les menaces du coupable, qui a résolu de repousser, par la force brutale ou par les armes, celui qui oserait l'empêcher de retenir l'objet de son funeste amour. Revêtue d'un courage au-dessus de ses forces, semblable à la femme forte de l’Évangile, et remplie de confiance en Dieu, la courageuse Sighouin part aussitôt du village à travers les forêts et les montagnes; seule, elle parcourt plusieurs journées de marche, pour se rendre à l'endroit où ces deux infortunés étaient allés cacher leur crime et leur infamie. Elle entre dans la loge, à la grande surprise des coupables. L'un s'avance contre elle le fouet à la main, l'autre menace de la frapper; mais Louise leur adresse, sur le malheur de leur position, des paroles si résolues, si énergiques, si accablantes, qu'ils demeurent interdits et muets devant elle, et elle arrache sans peine des mains de l'individu la femme que le crime seul avait faite sa compagne. Elle l'emmena à la maison, et l'abrita dans sa propre loge jusqu'à ce que l'évêque, par une dispense, permît le mariage. La charité et le zèle de Louise, aidés d'en haut, sortaient ainsi triomphants d'une lutte aussi héroïque que délicate.

 

Dans un autre cas à peu près semblable, un malheureux leva son poignard pour frapper Louise, en l'accablant de paroles outrageantes et de menaces terribles; mais, avec un front tranquille et serein, Louise lui dépeignit l'énormité de sa conduite, son ingratitude envers Dieu, le scandale donné au prochain. « C'est, -- dit-elle, -- pour l'honneur de Dieu et le salut de ton âme que je suis venue ici; je ne crains rien. »   Ici-bas, la vie n'est qu'un court passage. Le monde passe, et avec lui ses passions déréglées, dit l'apôtre saint Jacques; mais celui qui fait la volonté de Dieu vivra éternellement. Louise a bien compris ces maximes; elle n'a jamais reculé devant un danger quelconque lorsqu'il s'est agi de la gloire du Seigneur.

 

Louise eut toujours une attention toute particulière pour les jeunes filles de sa tribu. Elle soignait leur instruction religieuse et veillait diligemment sur leur conduite. Dans l'absence des parents, elle les faisait tous loger dans sa loge de nattes, et les dirigeait en tout. Pour bien comprendre ceci, il est nécessaire de faire une petite digression. Une loge indienne en nattes est une demeure assez commode, sans être très attrayante. Elle prend toutes les dimensions, selon le nombre des personnes qu'on doit loger : on ajoute quelques perches et quelques nattes de plus, et l'arrangement est au complet. C'est ainsi que Louise était en état d'accommoder des lits pour un nombre considérable d'enfants; car chacun porte sa couverture de laine ou sa peau de buffle. Leurs tables, c'est la terre nue. Leurs plats, leurs assiettes et leurs cuillers, ce sont des morceaux d'écorce ou de buis; leurs doigts servent de fourchettes et leurs dents de couteaux. Il faut tout au plus, parmi les sauvages, une demi-heure pour meubler et changer une petite loge en une grande hôtellerie. C'est ainsi que Louise pouvait se voir à la tête d'un ménage nombreux qui formait ses délices. Qu'il était beau de considérer la bonne grand'mère indienne, tendrement aimée et respectée au milieu de ses enfants chéris !

                                                                        (Pour être continué.)