1e JUILLET 1857 133e
LIVRAISON
PRÉCIS HISTORIQUES; MÉLANGES LITTÉRAIRES,
SCIENTIFIQUES
CHARLES VAN QUICKENBORNE
TRENTE-CINQUIÈME
LETTRE DU R. P. DE SMET
au
directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.
New-York, le 16 mai 1857.
Mon révérend et
cher Père,
Je vous expédie plusieurs paquets et écrits par le
retour du Léopold I er.
Les Notices sur les Pères Van Quickenborne et de
Theux, frère de l'ancien ministre de Belgique, intéresseront, je pense, vos
lecteurs. Commençons par celle du premier de ces excellents religieux.
Cette notice a
été composée d'après un abrégé de la vie du Père Van Quickenborne, tiré des
archives de la vice-province du Missouri. J'y ai entremêlé quelques faits dont
j'avais connaissance.
Le Père
Charles-Félix Van Quickenborne est le premier Jésuite qui ait paru dans la
grande vallée du Mississipi, depuis le rétablissement de la Compagnie de Jésus.
C'était un homme plein de zèle pour le salut des âmes. La conversion des
Indiens était surtout l'objet de ses prédilections et de ses vœux. Longtemps
son nom sera béni et sa mémoire célèbre dans les lieux qui ont eu le bonheur de
recueillir les fruits de ses nombreux travaux et de ses vertus vraiment apostoliques.
Il était né dans
le diocèse de Gand, à Peteghem, près de Deynze, le 21 janvier 1788. Ayant
commencé ses études à Deynze, il alla les achever à Gand, où il embrassa l'état
ecclésiastique. Van Quickenborne se distingua constamment par ses talents et
par son application. Ordonné prêtre, il fut envoyé à Roulers pour y enseigner
les humanités. Il y resta quatre ans, c'est-à-dire jusqu'au moment ou le petit
séminaire fut fermé. Peu de temps après son retour à Gand, il fut envoyé, en
qualité de vicaire, dans une paroisse, où il eut le bonheur singulier, ainsi
qu'il aimait à le rappeler souvent, de trouver pour doyen M. Corselis. L'amitié
et la haute vertu de ce vénéré prêtre firent sur l'esprit du jeune vicaire une
salutaire impression, qui ne s'est jamais effacée.
Vers cette
époque, la Compagnie de Jésus, dans l'attente de son prochain rétablissement,
avait préparé un noviciat à Rumbeke, près de Roulers. C'est là que, cédant à
l'attrait de son zèle, Van Quickenborne se présenta le 14 avril 1815. Dés lors,
il soupirait après les missions de l'Amérique.
A peine eut-il
achevé son noviciat, qu'il obtint du Père Thaddée Brzozowski, alors général, la
permission de se consacrer entièrement aux missions tant désirées. Il
s'embarqua à Amsterdam. Après une navigation pleine de périls, il eut le
bonheur d'aborder en Amérique, vers la fin de l'année 1817.
Au commencement
de 1819, il fut mis à la tête du noviciat du Maryland, à White-Marsh. Il y
déploya toute son ardeur et employa tous les moyens que lui fournissait sa
position pour procurer le salut des âmes. Supérieur et maître des novices, il
se fit en même temps fermier, charpentier, maçon; il construisit une belle
église en pierres sur le terrain même du noviciat, et en bâtit une seconde en
briques à Annapolis, capitale du Maryland. Dans le même temps, il parcourait en
missionnaire un vaste district, qu'il fut plusieurs années à évangéliser seul,
avant qu'aucun compagnon pût venir seconder son zèle.
Ses travaux
étaient précieux pour le Maryland; mais la pauvreté de cette mission était
extrême. C'est ce qui porta Mgr. Du Bourg, évêque des deux Louisianes, à
demander que le noviciat fût transféré dans le Missouri. Le supérieur de la
mission y consentit. Le Père Van Quickenborne partit donc avec deux Pères, sept
novices scolastiques et trois Frères coadjuteurs. Après avoir parcouru une
distance de 1,600 milles, au milieu des chaleurs de l'été, avec des fatigues et
des privations continuelles, il arriva près de Florissant, où il commença le
noviciat de Saint-Stanislas.
Pour former ce
nouvel établissement, il ne trouva d'autres matériaux que ceux qu'il tirait
lui-même des forêts et du lit rocailleux de la rivière. Mais son ardeur au
travail ne s'effrayait de rien; son inébranlable courage ne s'arrêtait à aucune
difficulté. Il était toujours le premier à l’œuvre ; il semblait se
multiplier; allait d'un travailleur à l'autre, excitant et encourageant tout le
monde par son exemple bien plus encore que par ses paroles. Doué d'une patience
admirable et d'un grand esprit de mortification, il ne se montrait dur
qu'envers lui-même, n'écoutait que l'ardeur qui le poussait à se dépenser tout
entier, et ne sut jamais ménager ni sa santé, ni ses forces. Aussi faillit-il
être victime de son dévouement. Un jour, il travaillait à l'équarrissage d'une
poutre, secondé dans ce travail par un jeune novice. Celui-ci, peu fait encore
au métier, maniait sa hache avec une ardeur dont il était loin de soupçonner
les conséquences. Jouissant. de voir le bois céder sous ses coups, il ne songe
qu'à les multiplier. L'un d'eux, mal dirigé, va frapper le Père au pied. Malgré
cette blessure et l'abondance du sang qu'il perd, le Père n'en continue pas
moins son travail jusqu'à ce qu'enfin il se sent défaillir; alors seulement il
s'assied, et il permet qu'on bande la blessure avec un mouchoir. Cependant les
travailleurs se trouvaient à une lieue de la ferme qui leur servait de demeure
commune. Le Père voulut y retourner à pied; mais en chemin, la violence du mal
le contraignit à céder et à se laisser mettre sur le cheval qu'on avait fait
venir. Une fièvre ardente le retint au lit plusieurs jours. Dès qu'il se trouva
mieux, il voulut retourner à son travail; mais il fallut se servir du cheval.
De là nouvel accident. Les bords du fleuve sont marécageux à certains endroits;
le cheval s'engage malheureusement dans un de ces bourbiers et s'y enfonce
jusqu'au ventre. Le Père eut besoin de tout son calme et de tout son sang-froid
pour regagner la terre ferme; mais tous les efforts qu'il fit pour dégager sa
monture furent inutiles : il dut se résigner à la voir périr sous ses yeux. Ces
accidents, loin d'ébranler sa constance, le rendaient au contraire plus ardent
et plus ferme dans l'accomplissement de ses desseins. C'est au milieu de ces
difficultés, insurmontables pour un moindre courage, qu'il construisit le
noviciat de Florissant, secondé par les efforts de ses novices belges. En 1828,
il entreprit la construction d'une université à Saint-Louis. Il bâtit en outre
à Saint-Charles une église en pierres et un couvent pour les Dames du
Sacré-Cœur, ainsi qu'une résidence. Ces travaux pénibles et tout ce qu'ils
créent de soucis semblaient sourire à son activité : il n'achevait une
entreprise que pour en commencer une nouvelle.
Florissant et
Saint-Charles étaient comme des avant-postes autour lesquels se formaient et se
multipliaient de petites colonies de catholiques et de protestants. Les
missionnaires les parcouraient en tous sens, pour procurer les secours
religieux à tant d'âmes abandonnées, et trop souvent plus dépourvues encore des
biens de la grâce que de ceux de la terre. Le Père Van Quickenborne se livrait
à ces courses apostoliques avec la joie la plus vive; son zèle ardent trouvait
de bien douces consolations dans les conversions qu'il opérait. Les protestants
eux-mêmes lui témoignaient le plus grand respect. Cependant alors(1824, 1825,
etc.) comme aujourd'hui, leurs ministres faisaient tous les efforts pour
entraver ses travaux et arrêter les effets de son zèle. Ils dépeignaient la religion
comme un assemblage de doctrines absurdes et méprisables; ils faisaient du
missionnaire le portrait le plus révoltant. Chez certains peuples plus
grossiers, ils allaient même jusqu'à en faire un monstre aux pieds de boue,
ayant des cornes sur la tête et tout armé de griffes. Aussi quand le Père
paraissait pour la première fois au milieu de ces pauvres gens, ils accouraient
aussitôt, l'examinaient attentivement de la tête aux pieds, et, le voyant
semblable au reste des hommes, ils se montraient prêts à l'écouter et se
convertissaient sans peine.
Dans une de ces
courses, il lui arriva un de ces faits singuliers dans lesquels il croyait
reconnaître plus particulièrement l'action de la divine Providence. Arrivé à un
endroit où le chemin se divisait, il voulut tourner du côté où la route
paraissait plus battue; mais son cheval résista; tous ses efforts furent
inutiles; l'animal emporta le missionnaire et s'élança rapidement de l'autre
côté. La route traversait une forêt. A l'arrivée de la nuit, il fallut s'arrêter
à une petite cabane, aussi pauvre que solitaire et comme perdue au milieu du
bois. Le Père fut accueilli avec froideur. Comme on remarqua qu'il était prêtre
et missionnaire, on garda une extrême réserve. On lui servit le souper; mais on
ne lui parla que d'une manière timide et embarrassée. II en comprit bientôt la
cause. Dans un coin de la cabane gisait un enfant malade de la fièvre et réduit
à l'extrémité. Aussitôt le missionnaire demande à la mère désolée si l'enfant a
reçu le baptême. Sur la réponse négative, il se met à expliquer la nécessité de
ce sacrement. -- « C'est Dieu lui-même, ajoute-t-il, qui m'envoie pour ouvrir à
votre enfant les portes du ciel; mais il faut se hâter, car bientôt il aura
cessé de vivre. » -- La mère répond avec dédain que jamais elle ne
souffrira qu'un prêtre baptise son fils; qu'elle ne croit pas au baptême. Il
était inutile d'insister. Comme l'enfant était dévoré par une soif ardente, le
Père, feignant d'abandonner sa première idée, se met à lui donner de temps en temps
un peu d'eau, pour le soulager, et, dans un moment où la mère, occupée d'autre
chose, détourne son attention, il baptise l'enfant, qui s'envole au ciel
quelques instants après.
A quelque temps
de là, passant près de la même cabane, le Père voulut revoir la mère de
l'enfant. Cette fois, il la trouva affable et obligeante; elle témoigna un vif
désir de l'entendre parler de la religion catholique. Bientôt elle avoua que ce
qu'elle avait entendu sur la nécessité du baptême l'avait troublée, et qu'elle
déplorait comme un malheur d'en avoir privé son fils. -- « Consolez-vous, lui
dit le Père, votre fils a reçu le baptême, et il jouit maintenant à jamais de
la béatitude céleste. C'est lui qui intercède pour vous auprès de Dieu. Recevez
le baptême et vous partagerez un jour son bonheur. » -- Ces paroles
produisirent leur effet : cette femme se convertit et reçut le baptême avec
toute sa famille.
Telles furent les
heureuses suites de l'opiniâtreté du cheval. Chose remarquable, le lendemain il
suivit l'autre route sans résistance.
Le salut des âmes
était, chez cet homme apostolique, une pensée, un désir, un besoin de tous les
instants. Aussi avait-il un art merveilleux pour saisir les occasions et
profiter des circonstances. Il savait encore, par ses conversations et ses
récits, communiquer aux autres le zèle qui le dévorait; on était entraîné, et
ceux qui ne pouvaient l'aider de leurs travaux s'engageaient au moins à le
seconder de leurs prières. C'est ainsi que, pour engager ses novices à prier
avec ardeur, il leur accordait une petite fête chaque fois que les conversions
atteignaient un certain nombre.
Les protestants,
avons-nous dit, s'efforçaient d'entraver le zèle du Père Van Quickenborne; mais
il eut à lutter surtout contre les méthodistes. Un jour, il porta un rude coup
à l'influence de ces derniers. Étant en mission, il apprit que ces sectaires
devaient tenir une réunion dans un endroit qu'on lui désigna. Depuis longtemps
il cherchait l'occasion de se rencontrer avec eux. Il se rendit donc au lieu
indiqué, et tâcha d'y attirer tous les protestants qu'il put trouver. Les
méthodistes tenaient leur séance dans l'église. Le Père, à son arrivée, y
trouva une foule immense; son habit et son air vénérable causèrent d'abord une
profonde surprise dans ces hommes qui, pour la plupart, voyaient un prêtre pour
la première fois. Dans leur étonnement, plusieurs s'écrient : - « Que nous veut
ce drôle ? » -- Le Père répond modestement qu'il désirerait entendre de
leur bouche l'explication de certains points importants qui concernent la
religion; qu'on veuille donc lui permettre de proposer quelques questions.
Puis, profitant du consentement qu'on lui donne, il se met à interroger sur les
points essentiels qui distinguent la vraie religion des fausses doctrines. Les
ministres veulent répondre; mais il n'en est pas deux qui le fassent de la même
manière : ils se réfutent, se contredisent. Le Père insiste; il montre le
désaccord; la confusion ne fait que s'accroître, au grand scandale des
assistants, qui peuvent ainsi constater que ces ministres, si habitués à
mépriser les prêtres en leur absence, sont incapables de répondre dès qu'ils se
rencontrent avec eux. Le Père laissa ces hommes disputer à leur honte et à leur
confusion, et il alla faire, en plein air, à la multitude un long discours sur
l'unité, la sainteté, la catholicité et l'apostolicité de l'Église romaine, que
tous les ministres et toutes les sectes réunies ne parviendront jamais à
ébranler. Une hardiesse si étonnante et si extraordinaire, les talents du
prédicateur et la solidité de ses raisons lui concilièrent l'attention et le
respect de tous. Il avait remporté une victoire signalée sur les ministres du
mensonge et de la calomnie; pendant bien longtemps, leurs paroles ne trouvèrent
plus d'écho en ce lieu. Chaque fois que le Père y revenait, on lui ouvrait
l'hôtel de ville, afin qu'il y célébrât la sainte messe et prêchât. Sa parole
produisait chaque fois de nombreuses conversions.
En entrant dans
la carrière apostolique, le Père Van Quickenborne jouissait d'une santé
robuste; mais les rudes travaux et les incessantes fatigues de l'apostolat
minèrent ses forces. Toutefois ses infirmités ne ralentirent jamais son zèle;
sa charité et sa confiance en Dieu semblaient, suppléer ü la nature, et Dieu, plus
d'une fois, seconda ses efforts d'une manière merveilleuse. Un jour qu'il était
retenu au lit par une maladie assez grave et de nature même à inspirer des
craintes, on vint l'avertir qu'à cent milles de là un pauvre catholique mourant
réclamait les secours de la religion. Au grand étonnement de tous, il fait
préparer une charrette, ordonne qu'on y place son matelas, et, prenant avec lui
les Saintes Espèces et les Saintes Huiles, il part, après avoir donné à tous sa
bénédiction; tous la reçurent comme si elle devait être la dernière. Ils
suivaient leur bon Père de leurs craintes et de leurs regrets. Après quelques
jours, ils le virent reparaître au milieu d'eux tout triomphant : il avait
administré le malade et lui-même se trouvait entièrement guéri.
Son zèle
apostolique le poussait surtout là où il voyait plus de privation spirituelle
et plus d'abandon; il désirait ardemment d'aller évangéliser les pauvres
Indiens errant dans le désert. Il fit plusieurs excursions parmi les Osages et
les Iowas, et chaque fois les fruits les plus précieux répondirent à son
attente. En 1836, il parvint, en mendiant, à recueillir quelque argent dans
différents États de l'Amérique. Aussitôt il commença une résidence fixe au
milieu des Kickapoes; déjà il avait construit une demeure et une chapelle. Il
avait visité les tribus voisines et formait les plus vastes desseins pour leur
conversion, quand il se vit, arrêté tout à coup au milieu de ses entreprises.
Le supérieur des missions du Missouri, en faisant la visite de ses
missionnaires, trouva le Père si faible qu'il le jugea incapable de continuer
ses travaux. Dès qu'il, fut de retour à Saint-Louis, il le fit rappeler.
Fidèle à la voix
de l'obéissance, le Père Van Quickenborne quitta sa chère mission. Il reparut à
Saint-Louis le visage gai, s'y reposa quelques jours, alla faire sa retraite
annuelle au noviciat, et partit ensuite pour Saint-Charles, afin de se rendre à
la petite paroisse de Saint-François dans le Portage des Sioux. Là, il devait
vivre tranquille, secondé d'un Frère coadjuteur, et n'ayant qu'à donner ses
soins à la direction de cette petite chrétienté. Mais pouvait-on espérer qu'il
pût contenir les transports de son zèle ?
Il se mit aussitôt à former des projets pour la construction d'une
église dans le voisinage, et il voulait travailler à convertir un certain
nombre de familles protestantes. Ces travaux l'occupaient déjà tout entier,
quand il fut attaqué par une fièvre bilieuse qui l'emporta en quelques jours,
malgré tous les soins d'un médecin expérimenté.
Le Père
Pallaisson l'assista jusqu'à sa mort. L'homme de Dieu se montra jusqu'à la fin
calme et résigné; il reçut les derniers sacrements avec les sentiments d'une
piété profonde, et vit sans crainte approcher la mort. Environ vingt minutes
avant d'expirer, sentant son dernier moment : -- « Priez pour moi, » --
dit-il au Père et au Frère qui se trouvaient près de lui; ce furent ses
dernières paroles. Il expira sans agonie. C'était le 17 août 1837. -- Son corps
fut transporté sur un char à Saint-Charles et enterré avec beaucoup de pompe au
milieu du cimetière, au pied de la croix. Catholiques et protestants
assistaient à ses funérailles, parce qu'il était cher à tous.
Les longs travaux
de cet homme apostolique et les églises qu'il a construites suffiraient à
perpétuer son souvenir, s'il n'était d'ailleurs si profondément gravé dans le
cœur de tous ceux qui l'ont connu.
Agréez, etc.
P.-J. DE SMET. S.
J.