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1857 - lettre 27 - Les Potowatomies.

LES POTOWATOMIES.

 

VINGT-SEPTIÈME LETTRE DU R. P. DE SMET

 

au directeur des Précis Historiques, à Bruxelles.

 

Turnhout, 16 décembre 1856.

 

                   M…

 

Je me retrouve aujourd'hui dans la ville qu'habita longtemps un des plus zélés bienfaiteurs que les missions étrangères aient jamais eus, feu M. De Nef. D'ici je partirai pour la Hollande, et je compte vous retrouver à Bruxelles, s'il plaît à Dieu, pendant le mois de janvier.

 

La copie d'une lettre que j'ai adressée à mon excellente mère en 1838, et que vous avez trouvée à Erps, lors de notre agréable excursion vers ces pieuses Servantes de Marie et leurs édifiantes élèves, est incomplète. Toutefois je me rends volontiers à votre désir de publier ce fragment, comme je, m'en rapporte à vous pour toutes les autres pièces qui pourraient vous tomber sous la main, quand vous allez à la recherche de manuscrits ¹.

 

¹ La lettre originale n'est probablement pas perdue. Dans ce cas, nous espérons d'en recevoir communication et de pouvoir imprimer toute la missive dans le troisième volume des Lettres du R. P. De Smet, que nous éditons en ce moment, à l'avantage des missions. A cet effet, la lettre devrait nous être adressée immédiatement après la réception de ce numéro des Précis Historiques.

                                                                                                                                                 (Note de la rédaction.)

 

 

Nation des Potowatomies, Saint-Joseph, juillet 1838.

 

                   Ma bien bonne Mère,

 

J'ai reçu votre lettre du 13 mars avec toutes vos bonnes nouvelles de Termonde, même « dat Charles Geyzel koster geworden is. » Ongetwyfelt zal het eenen goeden koster zyn. Toutes vos communications m'ont fait grand plaisir et donné beaucoup de consolation. Je n'oublie pas mon lieu natal. Continuez donc de m'envoyer très souvent les détails les plus minutieux. Vous savez qu'un Termontois par naissance reste tel par préférence. Tout ce qu'il peut apprendre de ce beau petit point du globe, même quand il se trouve dans un désert américain, à deux mille lieues de là, au milieu des sauvages et parmi les bêtes féroces, lui est toujours très agréable : la réception de votre lettre a été pour moi un véritable jour de fête.

 

Que vous dirai-je, ma Mère, sur tout ce que vous me mandez de l'état actuel de votre maison et des bonnes Marolles que le Seigneur destine à avoir soin de tant de pauvres et de misérables, sous la direction de votre bien digne régent?  Ah! je vous l'assure, j'en remercie Dieu dans la sincérité de mon cœur. S'il daigne m'exaucer, il vous tiendra tous, vos petits orphelins et vos petites orphelines, vos vieillards et vos pauvres enfants, sous sa puissante et sainte grâce. C'est l'ardente prière que j'offre tous les jours à l'autel. Je vous suis bien reconnaissant, ainsi qu'à la maîtresse et aux enfants, de ce que vous ne m'oubliez pas, surtout dans vos prières; j'y attache grand prix. Vous continuerez, j'espère, d'implorer la sainte Vierge, reine du ciel, afin qu'elle daigne protéger nos pauvres missions et nous obtenir de son divin Fils, qui ne peut rien lui refuser, les grâces et les forces nécessaires pour surmonter les nombreux obstacles qui séparent les sauvages de la voie du salut.

 

Vous attendez sans doute un petit récit fait du fond de mon désert. Eh bien, je vais vous montrer le blanc et le noir. Il est juste que vous, qui priez tant pour nous, vous sachiez à peu près où en sont nos affaires. Vos prières en deviendront d'autant plus ferventes, j'en suis sûr.

 

Je vous entretiendrai d'abord de la grande perte que nous avons faite vers la fin d'avril. Notre supérieur nous envoyait de Saint-Louis des effets pour la valeur de 2,500 francs, en ornements d'église. Un tabernacle, une cloche, des provisions et des habits pour une année. J'étais sans souliers depuis longtemps, et depuis Pâques nous étions sans vivres. Toute la nation se trouvait dans une grande disette, n'ayant que des glands et quelques racines sauvages pour toute nourriture. Enfin, vers le 20 avril on vint nous annoncer que le navire tant désiré arrivait. On le voyait déjà de la plus haute de nos côtes. Je me procurai sans délai deux chariots pour aller au port chercher nos bagages. J'y arrivai à temps pour être témoin d'une bien triste scène. Le navire avait couru contre un chicot ¹ à fleur d'eau, s'était brisé et s'enfonçait dans les flots. La confusion fut grande dans le bateau. Heureusement personne ne perdit la vie. Le dommage total a été évalué 40,000 piastres, au delà de 200,000 francs. Toutes les provisions que le gouvernement envoie aux sauvages y étaient. De nos effets, quatre articles ont été sauvés : une charrue, une scie, une paire de bottes et du vin. La Providence nous était favorable : avec le secours de la charrue, nous avons pu ensemencer un bon champ de maïs : c'était la saison de labourer; de la scie, nous nous servons pour nous bâtir une meilleure maison et pour agrandir notre église déjà trop petite; avec mes bottes, je puis marcher, dans les prairies et les bois sans peur d'être mordu par les serpents qui y fourmillent; et le vin nous permet d'offrir à Dieu tous les jours le très saint sacrifice de la messe; bonheur dont nous avions été privés depuis longtemps. Nous nous sommes donc remis avec courage et résignation aux glands et aux racines jusqu'au 30 de mai. Ce jour, un autre bateau à vapeur arriva au port. C'est par ce même navire que j'ai reçu vos nouvelles, ainsi qu'une lettre de ma famille et de la bonne Mère Thérésienne.

 

¹ Arbre dont les racines se tiennent dans la vase du fleuve, et dont les branches s'étendent de tous côtés.

 

Notre réunion monte déjà à environ trois cents. A Pâques nous avons eu une cinquantaine de premières communions. Je recommande, d'une manière toute spéciale, à vos bonnes prières ces pauvres Indiens, afin qu'ils se maintiennent dans la ferveur. Les dangers et les scandales qui les environnent sont bien grands. J'ai dit, dans une de mes précédentes lettres, qu'un des principaux obstacles à la conversion des sauvages était la boisson. Le dernier bateau leur en a apporté une grande quantité. Déjà quatorze d'entre eux se sont hachés en pièces de la manière la plus barbare, et sont morts. Un père saisit son propre enfant par les jambes et l'écrasa, en présence de la mère, contre un poteau de la loge. Deux autres individus ont assassiné de la manière la plus cruelle une femme sauvage, notre voisine, mère de quatre enfants. Nous vivons au milieu des scènes les plus dégoûtantes. La passion des sauvages pour les liqueurs fortes est inconcevable. Ils donnent chevaux, couvertures, tout, en un mot, pour avoir une petite quantité de ces liquides abrutissants. Leur ivresse ne cesse que quand ils n'ont plus à boire. Quelques-uns de nos néophytes n'ont pu résister à ce terrible torrent et se sont laissé entraîner. J'ai écrit une lettre énergique au gouvernement contre ces abominables traficants. Joignez vos prières à nos efforts pour obtenir du ciel la grâce de réussir à abolir cet affreux commerce, qui est sans contredit, je le répète encore, le plus grand obstacle à la conversion des sauvages, et qui fait leur malheur sous tous les rapports.

 

Je visite souvent les Indiens dans leurs loges, soit en qualité de missionnaire, s'ils sont disposés à m'écouter, soit en qualité de médecin pour voir les malades. Lorsque je trouve un petit enfant en grand danger et que je m'aperçois que les parents n'aiment pas à entendre parler de religion, j'étale mes fioles; je leur recommande beaucoup mes médecines; je lave d'abord l'enfant avec un peu de camphre; ensuite, prenant de l'eau baptismale, je le baptise sans qu'on s'en doute, et je lui ouvre par là les portes du ciel, dont un grand nombre déjà ont pris possession, malgré les ruses de l'enfer pour l'empêcher.

 

Pendant l'hiver, un chef d'une nation voisine m'apporta son enfant atteint d'une maladie très dangereuse; il n'avait plus qu'un souffle de vie. Le père me demandait des médecines; je lui fis entendre que l'enfant ne pouvait plus guérir, mais que j'avais le moyen de le rendre, après sa mort, le plus heureux de sa nation. Je lui expliquai les faveurs du sacrement de baptême. Le chef, tout ravi, m'offrit son fils pour lui assurer ce bonheur, et l'enfant mourut le lendemain.

 

Je pourrais vous citer un grand nombre d'autres traits consolants dont le ciel nous favorise, mais ma feuille est trop petite et ne me le permet pas.

 

Je consacrerai cette dernière page pour vous donner les principaux incidents de mon excursion de cent vingt lieues plus avant dans les terres sauvages, au travers du pays des Omahas et dans l'immense contrée qu'occupent les Sioux, nation nomade qui suit partout les buffles, les bisons et les biches, dont ils font leur nourriture et leur habillement. Le but de ma course était de procurer le bienfait du baptême à quelques enfants, de donner aux adultes une idée de notre sainte religion et d'établir, au nom des chefs potowatomies, une paix durable et avantageuse aux deux nations. Nos sauvages vivaient depuis deux ans dans une grande frayeur de cette nation nombreuse et guerrière. Dernièrement encore, deux de nos gens avaient été massacrés.

 

Je m'embarquai sur le Missouri, le 29 avril, en bateau à vapeur. J'y rencontrai, à ma grande joie, deux anciens amis : l'un mathématicien français, M. Nicollet, homme très savant et pieux; l'autre, un Allemand, M. Gayer. Ces messieurs font une excursion scientifique de 1,500 lieues dans la contrée indienne. L'eau du fleuve était très basse; les bancs de sable et les chicots très nombreux et difficiles à passer; les vents forts et contraires. Nos progrès étaient lents. Nous eûmes mainte occasion de faire des promenades dans les bois et les prairies, allant à la recherche de minéraux, qui abondent dans ces déserts, et de plantes rares et curieuses, parmi lesquelles nous avons fait de belles découvertes. Je pensais à vous, ma bonne Mère, quand je me trouvais dans ces beaux parterres. Je m'imaginai même un instant que vous y étiez avec tous vos petits enfants. J'entendais vers exclamations : « -- Potten, potten, kinderen !  Wel, wel !...  Dat zyn schoone bloemen !  Wie zoude het konnen gelooven ?...  Maer ziet, maer ziet !... » -- « Komt hier, moeder; hier heb ik een schoone, » etc., etc. En effet, c'était bien le plus beau coup d'œil que l'on pût voir et désirer. Lorsque la cloche rappelait au navire, je quittais avec beaucoup de peine ces parquets fleuris. J'ai cueilli un grand nombre de ces plantes; je les conserve dans mon herbier. Nous avons parcouru plusieurs endroits où il n'y avait que des oignons; ronds et grands comme de grosses billes de marbre qui servent à des jeux d'enfants, mais excellents à manger. Dans un autre endroit, nous avons cueilli une grande quantité d'asperges de la grosseur d'un pouce. Tous les passagers du navire s'en sont régalés pendant quatre jours.

 

Je ne vous dirai rien de nos petites rencontres avec les loups et les serpents; dat zoude het spel verbrodden. Chemin faisant, j'ai instruit et baptisé dans le navire une dame avec ses trois enfants, et entendu les confessions d'un grand nombre de voyageurs canadiens, qui se rendaient dans les Montagnes Rocheuses.....

 

                                                                                    P.J. DE SMET.