QUATORZIÈME LETTRE
DU R. P. DE SMET
Au directeur des Précis Historiques, à
Bruxelles.
(Suite. Voir p. 430.)
Université de Saint-Louis, 10 décembre 1854.
Continuons. Le
discours de Tchatka (nous l'appellerons encore de ce
nom dans toute la suite de ce récit, quoiqu'il ait reçu le titre de Wahcon-tangka, ou Grande Médecine) avait produit l'effet
désiré sur tout son auditoire. Ces sauvages nourrissaient une haine mortelle contre
les Pieds-noirs; cette haine avait été transmise de père en fils et augmentée
par des agressions et des représailles continuelles. On peut se faire une idée
de l’inclination que les sauvages ont pour la guerre, en réfléchissant sur
l'expression significative dont ils se servent pour la désigner : ils
l'appellent l'haleine de leurs narines. Chaque famille dans le camp
comptait plusieurs parents et amis massacrés par leurs redoutables adversaires.
Le discours de Tchatka avait donc réveillé dans les
cœurs la plus violente soif de vengeance. Le sassaskwi,
cri de guerre, fut la réponse unanime de tous les guerriers du camp. On alluma
partout des feux de joie; on forma à l'entour des groupes pour chanter les
cantiques d'invocation aux manitous, exécuter leurs danses de chevelures.
Ensuite chacun examina ses armes, et la scène se changea en un vaste atelier.
Les soldats s'occupaient à affiler les haches et les dagues à deux tranchants,
à relimer les pointes d'acier des lances et des flèches, à vermillonner les
massues et les casse-têtes, à brider et à seller les chevaux; tandis que les
femmes raccommodaient et préparaient les mocassins ¹, les mitasses, les
sacs de voyage et les provisions nécessaires pour l'excursion. Comme il se
ferait à l'occasion du grand gala, chacun se barbouillait la figure de
plusieurs couleurs, selon ses fantaisies, et se parait des pieds à la tête de
ses plus beaux ornements. Jamais un enthousiasme si vif et si unanime à la fois
ne s’était manifesté dans la tribu. C’est que tous avaient pleine et entière
confiance dans les promesses de Tchatka et comptaient
avec assurance sur la victoire. Les guerriers se félicitaient d’avoir enfin
trouvé l’occasion d’effacer la honte et l’opprobre que les défaites avaient
infligées à la nation, et d’aller venger la mort de leurs parents. Tout dans le
camp ne respirait que la guerre. L’homme qui avait mis tout en train se tint
seul à l'écart. Tranquille dans sa loge, à côté de son gros tambour, il ne
voulait ni prendre part aux réjouissances publiques, ni se joindre aux
chanteurs et à la danse de guerre.
¹ Le mocassin est le
soulier indien.
Lorsque le parti
de guerre fut formé et prêt pour le départ, plusieurs vieillards et soldats
furent députés vers Tchatka, pour le prier de vouloir
se mettre à la tête des guerriers et de les y conduire en personne. Il leur
répondit : -- « Il y a quelques jours, j'ai prédit deux grands événements
dans le camp; vous avez été les témoins de tout ce qui s'est passé, de la haine
que je me suis attirée de la part d'un grand nombre. Je suis jeune; je ne suis
point guerrier; choisissez un homme d'une plus grande expérience et plus âgé
que moi, pour conduire les braves aux combats. Je resterai ici. Laissez-moi à
mes rêves et à mon tambour. »
Les députés reportèrent
la réponse à leurs camarades; mais ceux-ci insistèrent de nouveau pour que Tchatka fût de la partie. Une nouvelle députation, formée
cette fois-ci des plus proches parents d'Istagon,
vint trouver Tchatka au nom de tout le camp, et lui
annonça que désormais il serait leur chef de guerre, qu'il conduirait le camp,
que tous lui promettaient respect et obéissance. Après quelques hésitations, Tchatka se rendit à leurs instances et leur dit : --
« Amis et parents, j'oublie tous les torts que j'ai essuyés. Si vous voyez
l'accomplissement de mes prédictions, si nous trouvons le camp pied-noir que
j'ai indiqué, si nous arrachons à nos ennemis autant de chevelures qu'il y a de
têtes chauves marquées sur mon tambour, croirez-vous à l'avenir à ma grande
médecine? Si je vous dis que, le second
jour après notre départ, nous verrons les pistes du parti de guerre qui a passé
près de notre camp, si nous tuons sur le champ de bataille le grand chef des
Pieds-noirs, et que vous le voyiez tel qu'il est représenté sur mon tambour,
sans chevelure et sans mains; si tout s'accomplit à la lettre, m'écouterez-vous
et répondrez-vous à l'avenir à mon appel? » -- Ils acceptèrent ces
conditions à l'envi.
Aussitôt Tchatka se leva, entonna son chant de guerre au son du
tambour et aux acclamations de toute la tribu. Il rejoignit ensuite sa bande,
mais sans armes, n'apportant pas même un couteau. Il ordonna d'attacher son
tambour sur le dos d'un bon cheval, qu'il fit conduire par la bride à ses côtés
par un de ses fidèles espions et coureurs de plaines et forêts.
Pour mieux faire
comprendre l'événement, un petit mot sur les chefs indiens ne sera pas hors de
propos. Chaque nation est divisée en différentes bandes ou tribus, et chaque
bande compte plusieurs villages. Chaque village a son chef, qui est respecté et
auquel on obéit pour autant que ses qualités personnelles inspirent le respect
ou la terreur. Le pouvoir d'un chef n'est souvent que nominal; quelquefois son
autorité, est absolue, et son nom ainsi que son influence passent les limites
de son propre village; en sorte que toute la tribu à laquelle il appartient le
reconnaît comme chef général. C'était le cas parmi les Assiniboins du temps de Tchatka. Le courage, l'adresse et l'esprit d'entreprise
peuvent élever tout guerrier aux plus grands honneurs, surtout si son père ou
son oncle a été chef avant lui, et qu'il appartienne à une famille nombreuse,
prête à maintenir son autorité et à venger ses querelles. Cependant, quand il
est parvenu à la dignité de chef et que les anciens et les guerriers l'ont
installé avec toutes lés cérémonies requises; qu'on ne s'imagine pas qu'alors
il s'arroge les moindres apparences extérieures de rang et de dignité; il
connaît trop bien que la place qu'il occupe ne tient qu'à un faible fil qui se
casse facilement. Il lui faut ou se concilier les sujets incertains, ou savoir
les retenir par la crainte. Un grand nombre de familles, dans le village, ont
plus d'aisance que le chef, s'habillent mieux; sont plus riches en armes,
chevaux et autres possessions que lui. Comme les chefs teutons des temps
anciens, il gagne la confiance et l'attachement de ses soldats, d'abord par sa
propre bravoure et plus souvent par des présents, qui ne servent qu'à
l'appauvrir davantage. Si le chef manque de gagner la faveur des siens, ils
mépriseront son autorité et le quitteront à la moindre opposition qu'ils
rencontreront de sa part; car les usages des Indiens n'admettent aucunes
conditions par lesquelles il pourrait faire respecter on renforcer son pouvoir.
Il arrive
rarement, parmi les tribus de l'Ouest, qu'un chef puisse parvenir à exercer un
grand pouvoir à moins qu'il ne soit à la tête d'une famille très-nombreuse.
J'ai rencontré souvent des villages entiers, composés de parents et de
descendants du chef; ces sortes de communautés nomades ont un certain caractère
patriarcal, et sont généralement les mieux réglées et les plus pacifiques. Le
chef y est moins un maître qu'un père au milieu d'une famille nombreuse, et il
n'a autre chose à cœur que le bonheur de ses enfants. On peut dire en général
des nations indiennes, que des peuples, peu unis entre eux, déchirés même par
des discordes et des jalousies, ne pourraient avoir en mains que peu de pouvoir
et très-peu de force.
Retournons à Tchatka, le grand chef élu de la principale bande de la
nation des Assiniboins. Il se trouvait à la tête de plus de quatre cents
guerriers. Ils marchèrent le reste de la nuit et pendant toute la journée du
lendemain, avec les plus grandes précautions et dans le meilleur ordre, pour prévenir
toute surprise. Quelques vedettes seules parcouraient et battaient la campagne
tout à l'entour, laissant sur leur passage des signaux ou des baguettes
plantées en terre et inclinées de manière à indiquer la route que la petite
armée avait à suivre. Vers le soir, ils entrèrent dans une pointe épaisse de
bois, sur le bord d'un petit ruisseau, y érigèrent à la hâte une espèce de
parapet ou de défense avec des troncs d'arbres secs, et y passèrent une nuit
tranquille. Dans la matinée du second jour, ils se trouvèrent au milieu de
troupeaux innombrables de buffles, et s'y arrêtèrent quelques instants pour
renouveler leurs provisions ¹.
¹ Je vous ai bien souvent parlé
des bisons ou buffles improprement dits, sans vous faire connaître les grands
avantages que les sauvages retirent de ces animaux intéressants. Ils en
obtiennent presque tout le nécessaire de la vie. Les peaux leur servent de
loges ou habitations; de vêtement, de literies, de brides et de couvertures de
leurs selles; de vases pour contenir l'eau, d'esquifs pour traverser les lacs
et les rivières; avec le poil, ils font tous leurs cordages; avec les nerfs,
ils font les cordes des arcs et tout le fil nécessaire aux habits; ainsi que la
colle dont ils se servent; l'omoplate leur sert de bêche et de pioche. Le bison
est comme leur pain quotidien, leur principale nourriture. La fiente de cet
animal, appelée bois de vache, leur procure le chauffage en abondance.
L’année dernière cent mille peaux de buffles ont été envoyées du désert aux
magasins de Saint-Louis; avec le produit, les sauvages se procurent des armes
et tout ce dont ils ont besoin.
Vers le soir, une
des vedettes fidèles revint et communiqua en secret avec Tchatka.
Après avoir marché encore plusieurs milles, le chef, au son de son tambour-wahcon, rassembla tous ses guerrier, et leur
montrant du doigt une haute colline à quelques milles de distance, il leur
apprit qu'ils y verraient la trace du parti de guerre pied-noir, dont il avait
rêvé avant de quitter le camp. Plusieurs cavaliers partirent aussitôt pour
aller reconnaitre l'ennemi. A l'endroit indiqué, ils
trouvèrent le sentier tracé par environ quatre-vingts à cent chevaux. Tous les
guerriers redoublèrent de zèle, d'ardeur et de confiance dans leur nouveau
chef. Les deux jours suivant, n'offrirent rien de bien remarquable. Ils
s'arrêtèrent encore dans la soirée du cinquième jour, sans que le moindre
vestige, leur eût indiqué leur proximité du camp ennemi qu'ils cherchaient. Les
vedettes étaient allées, durant la journée, dans différentes directions sans
rapporter la moindre nouvelle, sauf celui qui avait communiqué la découverte à Tchatka en secret. Plusieurs des plus anciens guerriers
murmurèrent à haute voix, disant « que le jour prédit par le chef, auquel
ils verraient assurément l'ennemi, était passé. »
Mais Tchatka les arrèta tout, court et
leur réldiqua : -- « Vous semblez encore
douter de mes paroles. Le temps n'est point passé. Dites plutôt, le temps est
arrivé. Vous semblez encore bien jeunes en expérience, et cependant un grand
nombre d'hivers ont commencé à blanchir vos cheveux. Où croyez-vous trouver les
loges de vos ennemis? Est-ce dans la
plaine ouverte ou est-ce sur le sommet d'une côte d'où , d'un seul coup d'œil,
on aperçoit tout ce qui s'y trouve, que vous prétendez les découvrir? Et cela, dans un moment où ceux qui devraient
protéger leurs femmes et leurs enfants sont loin? L'ours et le jaguar cachent leurs petits dans
leurs antres ou au fond des forêts impénétrables; la louve les cache dans un
trou; le chevreuil et le cabri les couvrent de foin. Lorsque vous allez à la
chasse des cerfs, ne regardez-vous pas à travers les arbres et les
broussailles? Lorsque vous allez à la
chasse des blaireaux et des renards, vous cherchez leurs gîtes. Quelqu'un ira
examiner la petite pointe de bois près du gros rocher, au bout de la plaine où
nous nous trouvons. »
Aussitôt
plusieurs des plus courageux et des plus expérimentés dans les ruses de la
guerre furent envoyés à la découverte. A la faveur des ténèbres et avec toutes
les précautions nécessaires, ils entrèrent dans le petite forêt et firent
toutes leurs observations sans être aperçus. Vers minuit, ils rapportèrent la
nouvelle à Tchatka et à leurs compagnons :
« qu'ils avaient découvert le campement pied-noir dans l'endroit indiqué
par le chef; que les loges n'étaient habitées principalement que par des
vieillards, des femmes et des enfants; qu'ils n'avaient pu distinguer que la
voix de quelques jeunes gens; que tous les chevaux étaient partis. » Ces nouvelles remplirent de joie ces cœurs
barbares. Le reste de la nuit se passa en chants et en danses de guerre au son
du gros tambour, en jongleries et invocations aux manitous qui avaient inspiré Tchatka pendant ses cinq jours et cinq nuits de rêves, et
qui avaient conduit son esprit dans le pays des âmes.
A la pointe du
jour, les quatre cents guerriers assiniboins
environnaient les trente faibles loges pieds-noirs. Le cri de guerre et de
vengeance qu'ils firent retentir à la fois, comme autant de furies altérées de
sang, réveilla et remplit d'effroyable épouvante ces malheureuses mères et ces
malheureux enfants, qui se trouvaient là sans la moindre protection. Selon leur
attente, les Assiniboins ne trouvèrent que peu d'hommes dans le camp; tous
étaient dans le parti de guerre dont j'ai fait mention. Le petit nombre des
jeunes Pieds-noirs qui s'y trouvaient se défendaient en braves et en
désespérés; mais ils ne pouvaient résister longtemps à tant d'ennemis. Le
combat fut court; le carnage sanglant et affreux. Les vieillards, les femmes,
les enfants étaient une proie facile à détruire pour les cruels Assiniboins.
Deux jeunes Pieds-noirs seulement ont échappé à cette horrible boucherie. Un
Assiniboin qui s'est trouvé dans le combat, en fit le récit à M. Denig et déclara que, de sa propre main, il avait tué
quatorze enfants et trois femmes. M. Denig lui
demanda s'il les avait tués à coups de flèches. – « Quelques-uns,
répondit-il, mais manquant de flèches, j'eus recours au casse-tête et à la
dague. » -- Il ajouta, en même temps,
qu'ils arrachèrent des bras de leurs mères et enlevèrent un grand nombre de
petits enfants, et que chemin faisant, dans leurs chants et danses de
chevelures, ils s'amusaient à les écorcher vifs et à leur passer des bâtons
pointus à travers le corps, pour les rôtir vivants au feu. Les cris perçants de
ces petites créatures étaient pour l'oreille de ces barbares, au milieu de
leurs cruelles orgies, la mélodie la plus douce et la plus agréable. Tout ce
qu'un cœur sans pitié et inhumain peut inventer de cruel, fut mis en pratique.
Les Assiniboins déclarent qu'ils se rassasièrent de cruautés, pour satisfaire
les mânes de leurs parents défunts; leur haine implacable et leurs longs désirs
de vengeance contre les Pieds-noirs, leurs plus grands ennemis. Le nombre de
chevelures remportées surpassait de beaucoup le nombre de têtes représentées
sur le grand tambour.
En retournant
vers leur pays, au premier campement qu'ils firent, un des guerriers fit
remarquer à ses compagnons, et assez haut pour que Tchatka
pût l'entendre, « que le chef pied-noir n'avait été ni vu ni tué. » Le chef répondit :-- « Notre œuvre n'est
donc pas encore achevée : nous aurons donc une autre rencontre avant de nous
rendre dans nos foyers. Le chef pied-noir mourra. Je l'ai vu sans chevelure
dans mon rêve; tel il a été peint sur le tambour par les manitous. Elle lui
sera ôtée avec son propre couteau. »
Une pluie légère
était tombée pendant la nuit; un brouillard épais obscurcissait le ciel pendant
la matinée; ce qui obligea toute la bande de guerriers de se tenir ensemble,
afin de ne point s'égarer. Après avoir marché quelques heures, des coups de
fusil tirés au front de la ligne apprirent à ceux qui formaient l'arrière-garde
qu'une attaque avait commencé. Chacun se pressa de rejoindre les combattants.
C'était la rencontre d'une troupe de vingt à trente Pieds-noirs que le
brouillard avait séparés de leurs compagnons. Nonobstant toutes les manœuvres
de Tchatka pour se tenir à l'abri du danger, il se
trouvait enveloppé au milieu du combat, ne sachant de quel côté se tourner. Les
Pieds-noirs se défendirent courageusement, mais ils durent céder à un nombre si
supérieur d'adversaires. Plusieurs s'échappèrent à la faveur du brouillard qui
les cachait à la vue.
Dans la mêlée et
un peu à l'écart, le cheval de Tchatka fut tué sous
lui; le cavalier et son coursier roulèrent dans la boue. Au même instant un
Pied-noir, d'une haute stature et d'une force prodigieuse, lui jeta sa lance,
qui ne fit que raser la tête de son ennemi et entra tremblante profondément
dans la terre. Il l'attaqua ensuite le couteau en main. Tchatka
se releva rapidement de sa chute et, tout poltron qu'il était, il ne manqua ni
de force ni d'adresse. Il saisit le bras armé de son terrible adversaire et fit
de grands efforts pour s'emparer du couteau. Comme le combat avait cessé au
front de la ligne, les Assiniboins s'apercevant de l'absence de leur chef,
retournèrent à sa recherche. Ils le trouvèrent prosterné et luttant encore
contre cet ennemi puissant. Le Pied-noir dégagé levait déjà le bras pour
plonger le couteau dans le cœur de Tchatka, lorsqu'il
reçut sur le crâne un coup de casse-tète qui l'étendit sans connaissance à côté
de son adversaire vaincu. Celui-ci, à son tour, saisit l’instrument meurtrier
et acheva le Pied-noir. En se relevant, il s'écria : --« Amis, voici
le chef pied-noir, car sa médaille l'annonce et le fait connaître. Je tiens
entre mes mains le couteau du Mâtau Zia (Pied d'Ours), de qui vous connaissez les hauts faits
et qui a été, pendant un grand nombre d'années, la terreur de notre
nation. » -- Avec le mène couteau
ensanglanté, il lui ôta la chevelure et lui coupa les deux mains, pour
accomplir le dernier point de sa grande prophétie, qui se répétera de père en
fils parmi les Assiniboins, jusqu'à la dernière génération. Dans cette
circonstance, Tchatka reçut son troisième nom, le nom
de Mina-yougha, ou « celui qui tient le
couteau. »
Toute la tribu se
livra à un délire de joie qu'il me serait impossible de décrire, au retour de
l'expédition qui revenait avec tant de trophées remportés sur leurs plus grands
et leurs plus cruels ennemis. Les danses et les incantations au son du tambour
mystérieux, et les réjouissances publiques qui accompagnent généralement les
chevelures, se renouvelèrent cent fois pendant l'espace d'une lune ou un
mois. La gloire de Tchatka et de ses manitous fut
chantée dans tout le camp. On l’acclamait le Mina-yougha
et le Wahcon-tangka par excellence, à qui rien ne
saurait résister. Il ne perdit point les avantages qu'il avait su gagner dans
l’opinion publique par sa ruse profonde et cruelle. Tout pouvoir dans la tribu
lui fut confié, et jamais chef, parmi les Assiniboins, ne s'était, avant lui,
attiré autant de respect et de crainte.
En véritable
pacha ou mormon moderne, il se choisit trois femmes à la fois, sans même les
consulter. Deux de celles-ci avaient déjà été fiancées à deux jeunes guerriers
très influents. Malgré leurs réclamations, les parents se crurent très honorés
d'appartenir à la famille du Grand Chef, par le choix qu'il avait fait de leurs
filles, et ils les conduisirent à la loge de Tchatka.
Pour maintenir la paix dans son nouveau ménage et mettre les mécontentes de
bonne humeur, en leur faisant perdre toute espérance, il donna ordre à un de
ses partisans occultes d'empoisonner secrètement les deux prétendants. Il
partit donc pour la chasse afin de mieux se mettre à l'abri de tout soupçon. A
son retour, on lui apprit la nouvelle de leur mort; il se contenta de dire «
que ceux qui sont capables de le contrarier dans la moindre des choses, ou qui
méprisent son pouvoir, sont dans les plus grands dangers de mourir. »
(La fin au prochain numéro.)