VOYAGE
AU
GRAND-DÉSERT.
PREMIÈRE
LETTRE ¹.
Université de Saint-Louis, 16 janvier 1852.
M….
Le 7 juin dernier
(1851), accompagné du révérend père Christian Hoeken
je m'embarquai ici à bord du bateau à vapeur le Saint-Ange, pour aller
aux Montagnes-Rocheuses. Il se rendait au fort Union, qui se trouve à trois
milles au-dessus de l'embouchure de la rivière Roche-Jaune, sur la rive du
nord, et à deux mille milles ou sept cent trente lieues au nord-ouest de
Saint-Louis. Plusieurs passagers, membres de la Compagnie américaine des
pelleteries, partirent par la même occasion, pour se rendre aux différents
postes de commerce établis au milieu des Indiens sur le haut Missouri. Ils
emmenaient avec eux, environ quatre-vingts hommes engagés; c'étaient principalement
des Canadiens, quelques Américains, quelques Irlandais, Allemands, Suisses et
Italiens, et plusieurs Français de France, nom qu'on leur donne ici pour
les distinguer des créoles français du pays. Ils allaient à la recherche des
biens de la terre; le père Hoeken et moi nous allions
à la recherche des biens du ciel, à la conquête des âmes.
¹ Cette lettre
est la seule qui ait été publiée. On la trouve dans les Annales de la
Propagation de la Foi, 1852, n° 142. Le P. De Smet
a ajouté un postscriptum pour notre édition.
(Note de l'éditeur.)
Nous avions eu un
printemps humide. Jusqu'au moment de nôtre départ, la pluie avait été
très-abondante; les neiges et les glaces qui s'étaient amoncelées pendant la
saison rigoureuse dans les régions plus septentrionales, se détachant et
fondant ensemble dans un bref délai, grossirent les mille et mille tributaires
du puissant fleuve le Mississipi. Ces rivières y précipitèrent les unes après
les autres leurs ondes torrentielles et gonflèrent tellement « le Père
des Eaux, » qu'il déborda, roulant ses vagues bourbeuses de côte en côte
et couvrant un terrain de huit, quinze milles, et, dans plusieurs endroits, de
vingt milles de largeur. Ne connaissant plus de bornes, le fleuve, d'un si
grave et si sublime aspect, avait disparu. Sous ces eaux disparaissaient aussi
la verdure des riantes plaines, les majestueuses forêts, et les fleurs variées
du printemps qui récréaient les veux du voyageur. Un vaste lac couvrait
maintenant tout cet espace; et l'immense volume d'eau, qui allait sans cesse
s'élargissant, portait le malheur, la ruine et la désolation parmi les
habitations nombreuses qui occupaient les bas-fonds de chaque bord. On vit le
torrent descendre avec la violence et la rapidité d'une avalanche, renversant
et emportant tout sur son passage dans ses flots courroucés.
Aux temps
ordinaires, les chicots et les bancs de sable sont les principaux obstacles à
la navigation dans les eaux de l'ouest; ils avaient entièrement disparu et
n'inspiraient aux pilotes aucune inquiétude. Mais d'autres dangers avaient pris
leur place : toute la face des eaux semblait couverte de débris; maisons,
granges, écuries, enclos des champs et des jardins, étaient emportés pêle-mêle
avec des milliers d'arbres déracinés. Des coupes de bois entassées sur les
bords, des chantiers enlevés étaient à flot. Au milieu de ces masses
:flottantes, dont nous ne pouvions pas toujours éviter le choc dangereux, le
Saint-Ange, activant toute la force de sa vapeur, avait à surmonter un
courant presque irrésistible. Plusieurs fois le bateau fut entraîné à la
dérive; dans deux occasions surtout, ce fut une véritable lutte entre le fleuve
et le steamer, Celui-ci, durant un bon quart d'heure, semblait comme immobile
au milieu des eaux bouillonnantes; mais enfin il triompha, grâce à la quantité
de poix et de goudron dont les fournaises furent chargées.
Au sein de si
effrayants périls, la pensée du but que le missionnaire se propose dans son
voyage, le soutient et l'anime. Il sait qu'il est sous la main de
Celui qui met un frein à la fureur des flots,
et que rarement
le Ciel a permis le naufrage d'un vaisseau qui portait des missionnaires.
Les débordements
des rivières, les pluies continuelles du printemps et les transitions soudaines
du froid au chaud, sont dans ce climat les avant-coureurs certains des fièvres
malignes. Le choléra semble prendre dans ces parages un caractère épidémique.
Différentes maladies se manifestèrent bientôt à bord du Saint.-Ange.
Dès leur apparition, aux cris sauvages, aux conversations et chansons bruyantes
de nos voyageurs, succéda un morne silence. A peine six jours s'étaient écoulés
depuis notre départ, que le bateau ressemblait à un hôpital flottant. Nous
étions à cinq cents milles de Saint-Louis, quand le choléra se déclara dans le
vaisseau. Le 10, un commis de la Compagnie américaine, jeune, vigoureux et dans
la fleur de l'âge, fut subitement saisi de tous les symptômes du choléra et
expira au bout de quelques heures. Les jours suivants, plusieurs autres furent
atteints de la même maladie et en moururent. L'épidémie emporta treize
personnes dans un court espace de temps.
Une attaque
bilieuse me retint aussi au lit environ dix jours. Le bon père Hoeken donnait, jour et nuit, ses soins aux malades avec un
zèle héroïque et infatigable. Il les, visitait, il les assistait tous dans
leurs souffrances, il préparait et administrait les remèdes, frictionnait avec
l'esprit de camphre les cholériques, entendait les confessions des mourants et
leur prodiguait les dernières consolations de la religion. Il allait ensuite
bénir leurs fosses creusées sur la rive et les enterrait avec les prières et
les cérémonies prescrites par le rituel romain. Ce cher confrère avait un
tempérament assez robuste et était habitué à une vie de privations; mais les
travaux et les voyages continuels du missionnaire au milieu des sauvages,
l'avaient beaucoup affaibli, et, en dernier lieu, ses soins assidus auprès des
malades achevèrent de l'épuiser. J'avais beau l'avertir de se ménager
davantage; son zèle l'emportait sur toute autre considération; au lieu de se
prémunir contre le danger, il paraissait s'y plaire. J'étais peiné de le voir
remplir seul cette œuvre héroïque de charité; mais je me trouvais moi-même dans
un état de faiblesse tel que j'étais incapable de lui offrir le moindre
secours. Le 18, on avait quelques craintes que mon mal ne se changeât en
choléra. Je priai le père Hoeken d'entendre ma
confession et de me donner l'extrême-onction; mais dans ce même moment il fut
appelé auprès d'un malade qui était à l'extrémité. Il me répondit : « Je
ne vois point de danger immédiat pour vous; nous verrons demain. » Il
avait assisté trois mourants ce jour-là. Hélas ! jamais je n'oublierai la scène
qui eut lieu quelques heures après. La chambrette du révérend père Hoeken était à côté de la mienne. Entre une et deux heures
de la nuit, lorsque tout était tranquille et silencieux à bord, que les malades
dans leurs insomnies n'entendaient que les soupirs et les plaintes des autres
malades, la voix du révérend père Hoeken frappe tout
à coup les oreilles... Il m'appelle à son secours. Je me réveille d'un profond
assoupissement, je reconnais la voix du père, je me traîne au chevet de son
lit. Hélas! je vois le malade à l'extrémité. Il me demande d'entendre sa
confession; je me rends aussitôt à ses désirs. Le docteur Evans, médecin d'une
grande expérience et d'une grande charité, surveillait le malade et tâchait de
le soulager; mais ses soins et ses remèdes furent inutiles. J'administre
l'extrême-onction au révérend père; il répond à toutes les prières avec un
recueillement et une dévotion qui ajoutèrent encore à la haute estime que tout
le monde avait conçue pour lui à bord. Il s'affaiblissait à vue d'œil. Me
trouvant moi-même dans un état si alarmant que je pouvais être enlevé peu de
temps après lui et partager sa dernière demeure en cette terre de pèlerinage et
d'exil, je le prie de recevoir à son tour ma confession, s'il était encore
capable de l'entendre. Je m'agenouille tout en larmes au chevet du lit, de mon
frère en Jésus-Christ, de mon ami fidèle, de mon seul compagnon dans le désert.
A lui, dans son agonie, je me confesse, malade et presque mourant... Les forces
l'abandonnent... Bientôt il perd la parole, bien qu'il demeure sensible à ce
qui se passe autour de sa dernière couche.
Me résignant à la sainte volonté de Dieu, je récite les prières des
agonisants avec la formule de l'indulgence plénière que l'Église accorde à
l'heure de la mort. Le père Hoeken, mûr pour le ciel,
remet sa belle âme entre les mains de son divin Rédempteur, le 19 juin 1851,
douze jours après notre départ de Saint-Louis. Qui l'eût dit alors! Il
soupirait après le désert, il avait soif du salut des âmes, il voulait encore
tant travailler pour le bon Dieu! Que de projets évanouis! C'eût été dans
d'autres entreprises un motif de ne pas continuer un périlleux voyage; mais la
gloire de Dieu donne à l'homme des forces que la nature humaine lui refuse.
Le père Christian
Hoeken était né dans le Brabant septentrional. Il
n'avait que quarantetrois ans au moment de sa mort. Les
quinze dernières années de sa vie s'étaient écoulées au milieu des Indiens, qui
avaient conçu pour lui la plus haute vénération. Il était tout pour eux : leur
père en Jésus-Christ, leur médecin dans les maladies, leur conseil dans toutes
leurs difficultés, leur ami sincère et fidèle. Il se réjouissait avec toute la
simplicité d'un enfant lorsqu'il avait à partager quelque chose avec ses
pauvres néophytes. Toute sa consolation était de se trouver au milieu d'eux. II
a été un instrument actif de salut entre les mains de Dieu, pour annoncer sa
sainte parole à des milliers de païens. Les églises qu'il a bâties et les
ferventes congrégations d'Indiens qu'il a formées, attestent sa ferveur et le
zèle apostolique qui l’animaient. Sa belle mort a couronné tous ses travaux.
Martyr de la charité, il a exercé le saint ministère jusque dans son agonie.
Elle sera toujours pour moi triste mais salutaire, la pensée qui me reportera à
cette heure touchante et solennelle. Quels amis purent jamais se faire des
adieux plus émouvants et plus religieux!
Les passagers
furent profondément émus à la vue du corps inanimé de celui qui jusqu'alors
avait été « tout à tous. » Leur bon père les quittait au moment où ses services
semblaient être le plus nécessaires. Je me souviendrai toujours avec
reconnaissance de la sollicitude témoignée au révérend père Hoeken,
dans ses derniers moments, par tous les passagers qui se trouvaient à bord. On
approuva à l'unanimité ma résolution de ne pas laisser dans le désert le corps
du pieux missionnaire. Un cercueil décent, très-épais et goudronné en dedans,
fut préparé pour recevoir la dépouille mortelle; une fosse temporaire fut
creusée dans une belle forêt, aux environs de l'embouchure de la Petite-Sciouse, et l'enterrement se fit avec toutes les cérémonies
de l’Église, dans la soirée du 19 juin; tout l'équipage y assistait.
Environ un mois
plus tard, au retour du Saint-Ange, qui passa près de cette tombe
vénérée, le cercueil fut exhumé, mis dans le bateau et transporté au noviciat
de la Compagnie de Jésus, à Florissant. Là reposent les restes mortels du
révérend père Hoeken avec ceux de ses confrères.
Cette mort, si
précieuse devant Dieu, remplit de tristesse tous les cœurs des passagers; mais
pour plusieurs ce fut une tristesse salutaire. Un grand nombre ne s'étaient pas
approchés du tribunal de 1a pénitence depuis plusieurs années; immédiatement
après les funérailles, ils se rendirent l'un après l'autre dans ma chambrette
pour se confesser.
Cinq autres
passagers succombèrent encore, et reçurent avant d'expirer les consolations de
mon ministère. L'accablement et la faiblesse où la fièvre m'avait réduit me
quittèrent insensiblement; au bout de quelques jours, je me trouvais en
parfaite convalescence, pouvant célébrer le saint sacrifice de la messe à bord
et donner tout mon temps aux soins des malades.
A mesure que le
bateau montait et pénétrait plus avant dans les terres, gagnant les parties les
plus élevées et les plus ouvertes du territoire indien, l'épidémie
disparaissait graduellement. Nous pouvions de nouveau consacrer quelques
instants à contempler les beautés du désert, à réfléchir sur l'avenir de ces
vastes solitudes, sur celui surtout de leurs pauvres habitants. J'en rendrai
compte dans une suite de lettres; elles diront ce qui m'est arrivé
d'intéressant et d'édifiant dans mes rapports avec les sauvages, pendant le
long et périlleux voyage que je viens de terminer.
Agréez, etc.,
P. J. DE SMET, S. J.
P. S. J'ajoute avec bonheur une notice sur la
mort du révérend père Hoeken, insérée dans le
Berger de la vallée de Saint-Louis, feuille hebdomadaire, attribuée à
Monseigneur l'Archevêque :
« Le
révérend père Christian Hoeken, de la Compagnie de
Jésus, est mort du choléra, à bord du Saint-Ange, sur la rivière
Missouri. Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le défunt peuvent se faire
une idée de la perte que la religion a faite par sa mort. Cette perte, on peut
le dire, est irréparable. A la connaissance de plusieurs langues indiennes, il
joignait une connaissance parfaite des mœurs, des préjugés et des prédilections
des sauvages; il avait la plus grande attention pour tous leurs intérêts, tant
temporels que spirituels. Il jouissait d'une constitution robuste, jointe à une
énergie de caractère qui lui faisait entreprendre sans hésiter tout ce qui
promettait d'augmenter la plus grande gloire de Dieu. Les qualités qui le
distinguaient le plus au milieu de ses travaux et de ses privations étaient son
admirable franchise, sa simplicité, son bon jugement, une disposition d'esprit
et de cœur toujours joyeuse et tranquille, et un contentement inébranlable que
l'auteur de cette notice n'a jamais trouvé au même degré dans aucun autre
individu. Il serait impossible de trouver un missionnaire plus apostolique, et
nous sommes convaincu que l'illustre Société dont il était membre ne comptait
pas parmi ses enfants un religieux plus fidèle et plus fervent. »